Culture
09:57 26 novembre 2018 | mise à jour le: 26 novembre 2018 à 09:58 temps de lecture: 6 minutes

Marc Labrèche: le cri primal de la création

Marc Labrèche: le cri primal de la création
Photo: ICI Radio-Canada Télé

En plus d’être un animateur, un comédien et un entertainer accompli, Marc Labrèche est un documentariste. Et un documentariste qui pose de grandes questions.

Des questions qui turlupinent les artisans du merveilleux monde de la culture: peut-on arriver à un point où on a tout dit ce qu’on avait à dire? Comment ne pas tomber dans la redondance? À quoi sert l’artiste?

Pour y répondre, le Grand Blond a réuni une liste impressionnante d’invités: Denis Villeneuve, Xavier Dolan, Denys Arcand, Robert Lepage, Charlotte Gainsbourg, Jonathan Franzen, John Irving, Frédéric Beigbeder, Ariane Moffatt, Daniel Bélanger et on en passe.

Ils sont réunis dans Le cri du rhinocéros, un documentaire qui n’a rien de criard et qui sera diffusé demain sur ICI Radio-Canada Télé.

L’envie de parler de la pertinence artistique, ça vient d’où?
Je pense que c’est un questionnement qui suit tout le monde. Ça arrive chaque fois qu’on commence un nouveau projet. On se demande, même très jeune, même si on est étourdi par autre chose: est-ce que je suis à ma place? Vais-je usurper quelque chose qui serait mieux dévolu à quelqu’un d’autre? Est-ce que je peux encore avancer là-dedans?

Plus concrètement, j’étais récemment en tournée avec Les aiguilles et l’opium de Robert Lepage, une pièce qu’on avait déjà montée 20 ans plus tôt. Dans chaque ville, les gens nous demandaient: «Pourquoi avez-vous décidé de refaire quelque chose que vous avez fait il y a 20 ans? Est-ce que tout a été dit? Quel est l’intérêt d’y revenir?»

En même temps, par hasard, dans le métro en France, je tombe sur une grosse affiche qui annonce le retour de Peter Gabriel, qui refait l’album So, sorti en 1986, avec les musiciens d’origine. Lui qui était une icône de la recherche et de l’expérimentation, quel intérêt avait-il à retourner en arrière et à revisiter cet album, si génial fût-il? De là, le questionnement s’est installé et il ne me lâchait pas.

Vous êtes-vous interrogé sur votre propre pertinence?
Oui, c’est un questionnement perpétuel. C’est très humain de trouver une zone de confort et de vouloir s’y déposer. En même temps, il y a une petite voix qui te dit: «C’est peut-être un piège, il faut éviter ça.» Il n’y a pas de réponse, chacun fait son chemin. Ça m’intéressait de savoir comment les gens trouvent une paix intérieure relative pour continuer à avancer, à s’emballer, à rester enthousiastes. Comment trouver la force pour continuer à s’exhiber devant le monde et pour affronter le regard des autres avec toutes les conséquences que ça a?

Est-ce un questionnement qui s’applique uniquement aux artistes?
Ça s’applique de façon générale à tout le monde, mais surtout dans les métiers où on doit s’investir humainement, où on s’adresse aux autres et où on les implique dans ce qu’on fait. J’aurais pu aller rencontrer des médecins, des avocats, des journalistes et leur poser les mêmes questions. Ce sont des questions qu’on finit tous par se poser tôt ou tard: ne suis-je pas arrivé à un point où j’ai fait tout ce que j’avais à faire dans ce domaine? Est-ce que j’ai réalisé tous les rêves que j’avais en commençant à pratiquer ce métier? Est-ce que je me suis écouté suffisamment? Ai-je été honnête avec moi et avec ceux qui m’entourent?

Le documentaire est construit sous la forme d’une conversation avec les artistes, autour d’un thé, d’un café ou d’un verre de vin. C’est comme ça que vous l’aviez imaginé dès le départ, comme un dialogue avant tout?
Oui, oui, oui! Au tournage, c’était vraiment des conversations très simples, à bâtons rompus, sans notes, sans questions trop préparées. J’avais seulement le souci d’essayer de garder un lien avec tout ça pour que les propos de chacun s’arriment les uns aux autres.

Et j’étais totalement intéressé par ce qu’ils disaient; ce n’était pas difficile d’être là et d’écouter. C’est devenu très vite des conversations très personnelles, même si on ne se connaissait pas.

On sent que vous avez un véritable plaisir à vous installer dans le siège de l’intervieweur…
Oui, énormément! J’ai animé des talk-shows où tu reçois beaucoup d’invités, où tu parles beaucoup, mais il y a un cadre et un minutage précis. Avoir le loisir de se déposer dans une conversation pour vrai, sans autre but que d’essayer de faire le tour du sujet et de la personne, c’était formidable et je recommencerais demain matin. En télévision, c’est difficile d’avoir le temps d’aller au fond d’une conversation. Il n’y a que le documentaire qui permet ça. Ça m’a emballé et ça m’a donné le goût d’en refaire. Après, il faut trouver un sujet valant la peine de s’attarder à lui, de vivre un ou deux ans avec lui.

Vous abordez la question de la «signature» de l’artiste, d’un style reconnaissable qui plaît au public et qui finit par définir l’artiste. Vous avez vous-même une signature très établie.
Avez-vous parfois envie d’en sortir?
Je me considère comme très chanceux. Je peux faire du théâtre, de la variété, je peux animer, je peux jouer. Je n’épuise pas le plaisir. Cela dit, c’est sûr que, quand ça fait longtemps que je suis à la même place, oui, j’ai peur d’être redondant.

En même temps, on ne peut pas se réinventer mille fois. J’ai la fantaisie que j’ai, j’ai mon humour, mon ADN dont je ne peux pas me défaire. Ce serait fou d’essayer. On peut creuser ça, l’amener ailleurs, mais on ne peut pas essayer d’être quelqu’un d’autre ou faire différent pour faire différent. Comme le dit Frédéric Beigbeder dans le docu, trouver sa voix, son ton, sa façon de raconter son monde, c’est bien correct si tu n’es pas paresseux et si tu continues de creuser et de chercher. Je me rallie à ça. J’essaie de ne pas jouer sûr de l’acquis, mais c’est sur que je vais rester celui que je suis. J’aimerais bien, des fois, être quelqu’un d’autre, mais, que veux-tu, on fait avec ce qu’on a. (Rires)

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