Le prix des mots : «Plus besoin de Kafka!»
«On n’a plus besoin de Kafka», se désole Alain Deneault, dans Le prix des mots. Un documentaire de Julien Fréchette qui nous plonge dans le procès long, éreintant et par moments, oui, surréaliste, qu’a vécu l’auteur de Noir Canada.
L’affaire Noir Canada a marqué les esprits. Dans ce livre paru aux Éditions Écosociété en 2008, le chercheur universitaire Alain Deneault et ses coauteurs remettaient en question les agissements de plusieurs sociétés canadiennes en sol africain, dont la compagnie aurifère Barrick Gold, et Banro. Deux colosses qui, à la suite de la parution du livre, ont poursuivi Écosociété et les auteurs pour diffamation. Et pour des sommes gigantesques. Le documentariste québécois Julien Fréchette a suivi M. Deneault dans cette lutte.
Au départ intéressé par le sujet des poursuites bâillons, Julien Fréchette a rapidement dévié vers autre chose. «Si j’avais continué dans la même voie, ç’aurait été un autre film. Complètement. Probablement moins intéressant du point de vue cinématographique. Tandis que là, on a une histoire, un fil conducteur, un certain suspense. On entre dans la machine, dans le tordeur…»
… On entre aussi dans l’intimité de M. Deneault. On le suit dans son appartement, vous partagez un café… C’était important de ramener la bataille juridique à la dimension personnelle?
C’est sûr. De toute façon, quand on fait un documentaire d’observation, il y a une relation de confiance qui s’installe. Après tout, les intervenants doivent laisser entrer une caméra dans leur univers! De plus, «être poursuivi», ce n’est pas nécessairement quelque chose de cinématographique. Il fallait être créatif. Et c’est à travers l’intimité qu’on a décidé de développer ça.
En milieu de parcours, M. Deneault dit que la poursuite n’est même plus un débat sur Noir Canada, mais plutôt sur l’institution judiciaire et sur l’accès à cette justice. Avez-vous senti que votre film avait suivi le même parcours?
C’est sûr que toute cette affaire ne se résume pas à un seul enjeu. Il y a plein de questions sous-jacentes, et l’accessibilité au système de justice en est une.
On utilise souvent l’expression «David contre Goliath» pour décrire ce genre de poursuite. Ici, David serait M. Deneault, un homme qui possède «quatre tomes de la Pléiade et un vélo». Trouvez-vous que la description sied à votre film?
Ça peut être vu comme une version contemporaine de David contre Goliath, oui, car l’image frappe l’imaginaire et c’est difficile de ne pas y faire référence. Mais, selon moi, c’est beaucoup plus complexe. Ça déborde du simple cadre d’une affaire juridique.
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Vous êtes allé à New York rencontrer le journaliste Greg Palast [qui a beaucoup écrit sur – et critiqué – Barrick Gold]. Il confie à la caméra qu’il aurait bien aimé parler à Barrick, mais que la compagnie a refusé. Vous, avez-vous essayé?
À un certain moment, j’ai voulu le faire, mais la compagnie a fait une sortie publique à l’Assemblée nationale pour exposer sa position et j’ai décidé d’utiliser cet extrait dans mon film. De plus, je n’étais pas dans une démarche journalistique. J’avais envie de raconter l’histoire à ma manière.
Votre documentaire est publicisé comme un «thriller». Êtes-vous d’accord avec cette définition, ou voyez-vous davantage votre film comme une enquête, un point de vue?
Je ne suis absolument pas mal à l’aise avec le terme, puisque je l’ai conçu comme ça, en faisant en sorte que l’histoire se déroule devant nous sans savoir dans quelle direction on va aller. La musique, aussi, a été construite à la manière d’un thriller. De toute manière, c’est une poursuite atypique où je n’avais pas besoin de me poser de façon militante. Les forces en présence sont tellement caricaturales que je devais simplement poser la caméra et laisser ça aller! Pas besoin de démoniser qui que ce soit.
Vous montrez souvent les «mots» du titre. Des mots manuscrits, dactylographiés, qui sortent de l’imprimerie…
Ça vient de l’esthétique du thriller. En plus, ça rappelle le sujet qui est au centre de l’affaire : un livre! Ça n’aurait pas été pareil si Noir Canada était simplement paru en ligne, car on aurait pu retirer le texte et en remettre un autre avec une correction. Finalement, les mots, c’est une manière d’illustrer la justice. La justice, c’est beaucoup de papier!
Le prix des mots
En salle dès vendredi