Culture

Pierre Lapointe: au service de la simplicité

Pierre Lapointe: au service de la simplicité
Photo: Chantal Lévesque/MétroPierre Lapointe

Après plus de 15 ans de carrière, Pierre Lapointe a trouvé la recette parfaite de la création: travailler simultanément à différents projets.

Ainsi, au moment où il concevait le cartésien La science du cœur et où il rockait salement avec Les Beaux Sans-Cœur, le prolifique musicien enregistrait Pour déjouer l’ennui, un album de berceuses pour enfants devenus grands.

«Après ça, j’ai vraiment compris comment je travaillais: il faut que j’arrête de penser les projets un à la fois. Il faut que j’en mène trois ou quatre de front, que je ne réfléchisse pas. C’est là que j’ai l’impression d’être dans le jeu, et c’est comme ça que je suis heureux, parce que je joue dans différentes zones dans la même période de temps.»

La zone de Pour déjouer l’ennui, paru vendredi, deux ans après sa création, est celle de la douceur et du réconfort.

Exit les arrangements orchestraux et (presque) au revoir le piano. Ici, les guitares pincées aux influences cubaines sont à l’avant-plan, mais tout en retenue, au service des textes. «Au service d’une énergie aussi. Au service de la simplicité, en fait», précise-t-il.

«Le but était: de la chaleur, de la chaleur, de la chaleur, poursuit Pierre Lapointe. La prise de son, le mix… Tout a été fait pour arriver à cette épuration et à cette simplicité. Pour moi, c’est quelque chose que la guitare peut dégager, mais que le piano ne peut pas faire.»

L’artiste était inspiré par de vieilles chansons françaises et des berceuses créoles lorsqu’il a approché l’auteur-compositeur-interprète Albin de La Simone – son «alter ego français», dit-il – pour réaliser l’album.

«Je lui ai fait écouter des chansons de Manno Charlemagne, ancien maire de Port-au-Prince mort il y a quelques années. Je lui ai fait écouter des comptines et des berceuses créoles, des chansons de Françoise Hardy et de Chet Baker… Quelque chose m’attirait dans cette énergie.»

De là, les musiciens ont composé cette collection de chansons. «J’ai dit à Albin : “J’aimerais ça que ce soit un peu comme mon Buena Vista Social Club, mon album d’Henri Salvador ou de Cesária Évora. »»

En résultent 12 chansons douces, dont les textes abordent des thèmes universels, chers à Pierre Lapointe: l’amour et la mort.

«Je reste convaincu qu’il y a deux obsessions dans la tête de l’humain, de son enfance à sa mort: la conscience qu’on n’est pas éternel – donc la conscience de la mort – et le besoin, d’ici le moment où on va mourir, d’être reconnu, d’être vu dans les yeux de quelqu’un qui nous aime.»

L’auteur-compositeur-interprète réussit à aborder ces questions fondamentales avec originalité grâce à sa plume inventive et à sa poésie toute en finesse. En font foi les tout premiers mots de la chanson qui ouvre l’album, Tatouage : «Je cache sous ma peau / ma peine en tatouage.»

S’il chante aussi à propos d’un «cœur qui saigne» et d’un hiver qui «dure depuis des mois», Pierre Lapointe rappelle que l’écriture de la tristesse et des sentiments amoureux reste un jeu pour lui. «J’ai une grande lucidité qui me déprime énormément, et j’ai développé plein de réflexes autour de ça. Quand les gens entendent ma musique, ils sentent ça. Il y a quelque chose de tellement romantique, de tellement gros… On se dit: personne ne peut vivre comme ça. Et c’est vrai, je ne vis pas comme ça.»

Sur Le monarque des Indes, il ajoute une touche d’humour à la mélancolie: «Moi, je soûle avec des chansons», y chante-t-il.

Le pense-t-il un peu? «Je ne ferais pas ce métier si je n’avais pas un peu d’autodérision… C’est un métier où il faut que tu sois assez convaincu d’être bon pour parler de toi pendant toute une journée! lance-t-il, faisant référence à la série d’entrevues qu’il a accordées le jour de notre rencontre. Je passe ma journée à vendre mon affaire, comme si c’était une évidence que c’est bon. Pour ne pas avoir la grosse tête, il faut se rappeler que ce sont juste des chansons.»

«J’ai voulu enregistrer vite les trois disques et ensuite décider comment les lancer. Je ne voulais pas les sortir tous en même temps et qu’ils se noient les uns les autres, car les trois ont de la valeur. Il fallait du temps pour laisser vivre chaque album.»

Pierre Lapointe, au sujet des parutions de ses trois albums créés en même temps: La science du cœur (2017), Ton corps est déjà froid (avec Les Beaux Sans-Cœur– 2018) et Pour déjouer l’ennui (2019)

Un trip d’amis en été

Pendant deux ans, Pour déjouer l’ennui a été l’objet du plus grand des secrets de la part du chanteur. «C’est la première fois que j’ai un album dans mon téléphone pendant deux ans sans que personne l’entende, ou presque!» dit-il, amusé.

On allait poser la question quand Pierre Lapointe y a répondu de lui-même: «C’est drôle, parce que des journalistes ce matin m’ont demandé: “Te plait-il encore deux ans après?” Je n’y avais pas pensé… Je pense que ce n’était pas innocent de sortir celui-ci en dernier, parce que c’est le disque le moins à la mode des trois.»

Il est vrai qu’avec ses chansons paisibles d’inspiration française, Pour déjouer l’ennui est intemporel.

«C’est un des rares disques que j’ai fais que j’ai réécouté à plusieurs reprises. Normalement, je n’écoute pas mes disques, ça m’énarve!» rigole-t-il.

S’il réécoute celui-ci, c’est notamment parce qu’entendre ces chansons le replonge dans le contexte de création de l’album. «On était entre amis, on se faisait des brunchs le matin, on allait souper dans la cour d’untel en gang… C’était vraiment un trip d’amis en été. Il y avait quelque chose de très léger, et quand je l’écoute, ça me remet dans cet état.»

Pierre Lapointe admet aussi l’avoir réécouté lors de périodes d’insomnie dans le but de s’apaiser. «Je ne me suis jamais écouté pour m’endormir!, lance-t-il en riant. Ça peut paraître un peu mégalo, mais les arrangements et le son de cet album me rassurent.»

C’est que la conception de cet album a fait du bien à Pierre Lapointe à un moment où il «n’allait pas super bien», dit-il.

Et quoi de mieux que la présence de ses amis pour traverser une mauvaise passe? C’est pourquoi le musicien a fait appel à quelques-uns d’entre eux: Félix Dyotte, Philippe B, Daniel Bélanger, Clara Luciani ainsi que les frères Hubert et Julien Chiasson, notamment.

«J’ai stimulé des rencontres amicales et j’ai passé ça sur le dos de ma job», résume-t-il, insistant sur la valeur ajoutée de ces collaborations.


Pierre LapointePour déjouer l’ennui

Album en vente

En spectacle demain soir au Club Soda