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Artiste de l’année 2020: Backxwash, et la lumière fut

Backxwash
Backxwash Photo: Mechant Vaporwave

Backxwash entrait dans l’Histoire le 19 octobre en devenant la première artiste transgenre à recevoir le prix Polaris. Mais pas seulement. Métro a parlé à la rappeuse il y a quelques jours pour lui décerner le titre de personnalité culturelle de cette année bien spéciale. Rencontre.

God Has Nothing To Do With This Leave Him Out Of It. Iconoclaste, le titre de l’album pour lequel la rappeuse et productrice montréalaise a reçu le prix Polaris invective. Et son hip-hop ténébreux et puissant l’est d’autant plus.

Avec sa musique, son éloquence, Backxwash nous percute, nous foudroie, nous électrise… bref, elle ne peut nous laisser indifférents. «Je cherche à être le plus cathartique et honnête possible sur ce que je ressens et ce que j’essaie de communiquer», nous dit Ashanti Mutinta, de son vrai nom, jointe par téléphone. Son authenticité, aussi, nous attire comme un aimant.

Après avoir présenté un rap militant, en 2019 avec Deviancy notamment, ce que rugit Backxwash est désormais plus personnel. «D’autres arrivent très bien à faire un hip-hop politique. Je raconte maintenant des histoires qui pourraient être à propos de moi, comme de n’importe qui. J’ai créé un univers et c’est ce que j’aime faire. J’étais donc très excitée de mettre plus d’influences dans God Has Nothing To Do With This Leave Him Out Of It.»

God Has Nothing To Do With This Leave Him Out Of It vient du film d’horreur Verónica sur Netflix. Une nonne prononce ces mots en espagnol et c’est le truc le plus cool que je n’ai jamais entendu.

«J’ai toujours été fan des styles heavy, metal et hip-hop industriel. C’est pourquoi j’ai choisi de sampler ces musiques», poursuit-elle. Les connaisseurs reconnaîtront ainsi le Black Sabbath de 1970 dans le morceau qui ouvre et donne son nom au meilleur disque canadien de l’année. «Les lamentations d’Ozzy Osbourne sont très tourmentées. C’est exactement ce dont j’avais besoin pour faire cet album», confie Ashanti Mutinta.

Paranoïa, sorcellerie, religion, anxiété, dépression, dépendances et autres démons habitent les textes de Backxwash, mais agissent étrangement comme antidote à l’obscurantisme. «J’ai grandi dans une famille croyante avec beaucoup de tabous. Il y a des choses dont on ne devait pas parler ou même plaisanter. La religion m’a été néfaste. Aujourd’hui, c’est comme si j’assumais pleinement ces parties de moi qu’ont m’avait défendues lorsqu’on m’a élevée. C’est une résistance aux constructions qu’on m’a inculquées», livre l’artiste originaire de Zambie.

Backxwash, chapitre Polaris

Habituée des concerts confidentiels de la scène underground de Montréal, les projecteurs du pays se sont soudainement braqués sur Backxwash il y a tout juste deux mois, lors du dévoilement du prix de musique Polaris. «Je n’y croyais pas. Quand je l’ai sorti, je ne savais pas où mon projet très DIY s’en irait. Je ne m’attendais d’abord pas du tout à figurer sur la longue liste. Puis, ça a été la courte, et là je me suis dit que l’histoire s’arrêterait ici», explique-t-elle.

Et d’ajouter «je savais que le lauréat serait averti dix minutes avant l’annonce. Donc je regarde la soirée depuis chez moi, et je reçois un lien Zoom. Je fais les tests micro, je me dis « non, ce n’est pas ça », je n’y crois pas vraiment. Même quand ils ont prononcé mon nom, j’ai cru à une erreur. J’étais surprise et choquée, non seulement de gagner, mais aussi de me tenir aux côtés d’autres artistes incroyables.»

«Je ne corresponds pas aux standards des gagnants du Polaris. Et je n’avais pas toutes les compétences pour gérer ça, mais ça va. Je l’ai accepté.» Alors qu’elle s’occupait seule ses relations avec les médias à l’époque, Ashanti Mutinta a trouvé grâce à cette reconnaissance de l’industrie une aide certaine. Logistique, certes, et bien plus.

«Parfois, je me dis « yo, je suis vraiment une rappeuse! » J’ai des problèmes d’estime donc à l’inverse d’autres qui se considèrent comme tels dès la sortie d’un EP, ça n’est pas évident pour moi. Bien sûr, je m’identifie comme rappeuse et productrice, mais ça prend du temps de croire en moi et j’ai encore du mal», lâche celle dont la douceur et la bienveillance à l’autre bout du fil n’a d’égal que la fureur de son oeuvre.

Les paradoxes 2020

«Peut-être que le hip-hop montréalais va enfin reconnaître mon existence», écrivait sur Instagram Backxwash peu de temps après son sacre. Cette tribune interroge, et la musicienne y répond simplement. «Je ne pense pas faire partie de la machine hip-hop d’ici. Je considère qu’en général, ça n’a pas tant à voir avec les gens mais plutôt avec le système, la façon dont on promeut les artistes, de qui est programmé où, etc. Plusieurs fois, j’ai rappé à Montréal dans des salles peu connues, et évidemment je trouve qu’il y a une déconnexion entre les perspectives anglophones et francophones.»

Dans ses dires, Ashanti Mutinta tient également à signifier qu’elle n’est pas uniquement la première personne transgenre à remporter le prix Polaris. «Je suis aussi la première rappeuse montréalaise à le recevoir». 

Forte d’un album et d’un EP (Stigmata, paru en août, NDLR), 2020 s’est avérée plutôt inattendue pour Backxwash d’un point de vue musical. «Je n’avais pas de plans particuliers, et je ne me suis jamais dit “cette année est mon année”. J’ai beaucoup travaillé en studio sur ma musique, à sa production, sa diffusion et ça s’est passé comme ça. Même si c’était un peu bizarre avec la pandémie et tout le reste, je suis reconnaissante».

De la COVID au Black Lives Matter, Backxwash réussit à «défier les structures. C’est salvateur. Je pense que ce que je fais sert aussi à se sortir de là.»

Quant aux quelques performances qu’elle a données cette année, à POP Montréal et au FME par exemple, elle confesse toutefois avoir une once de regrets. «Le principal, c’est que tout le monde soit sain et sauf. En tant qu’artiste, on se doit de respecter toutes les mesures de protection pour le public. C’était très bien d’aller à la rencontre des gens, mais avec du recul je ne sais pas si je l’aurais fait.»

Aussi riche en émotions fût-elle, cette année touche à sa fin, avec une bonne nouvelle soufflée par Backxwash néanmoins: son prochain album est attendu pour le 28 mai 2021.

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