Culture
05:05 10 février 2021 | mise à jour le: 11 février 2021 à 10:36 temps de lecture: 6 minutes

Tendre le micro au hip-hop québécois

Tendre le micro au hip-hop québécois
Photo: George Bird/The GazetteDes participants de l'événement Break Dance '84.

Bien qu’il soit plus populaire que jamais, on en connait encore trop peu sur le hip-hop. Deux livres publiés récemment jettent un éclairage inédit sur le passé, le présent et le futur de cette culture au Québec. Discussion avec les auteurs Félix B. Desfossés et Jason Savard.

Les racines du hip-hop au Québec – Tome 1 de Félix B. Desfossés et Vrai parler – Conversations avec le rap québécois de Jason Savard sont deux ouvrages très complémentaires.

Le premier découle d’un travail de recherche colossal pour documenter les balbutiements de la culture hip-hop au Québec. Car non, Le rap à Billy de Lucien Francœur n’est pas la première chanson de rap au Québec. Ni Ça rend rap, de RBO. Bien avant eux, des pionniers méconnus comme Blondie B, Flight et les Frères Shaka ont pavé la voie au mouvement dans les années 1970 et 1980.

Le deuxième donne la parole à une des dizaines de rappeurs, producteurs et acteurs de la culture hip-hop actuelle qui y abordent une panoplie d’enjeux avec une transparence admirable, dont l’identité du rap keb, son engagement et sa visibilité médiatique.

Les deux livres sont le résultat de nombreuses entrevues menées par leurs auteurs, qui se font tous deux discrets dans leurs écrits afin de faire briller les artisans du hip-hop d’hier et d’aujourd’hui. Ce qui allait de soi pour eux.

«J’ai eu la chance de parler à des gens qui connaissent le rap keb jusqu’au bout des ongles. Moi, je me vois comme un passeur de parole. Je me serais senti imposteur de prendre leur place», explique Jason Savard, dont l’ouvrage adopte le format d’histoire orale polyphonique.

Félix B. Desfossés opine de la tête en entendant ses propos. Secoué par le mouvement Black Lives Matter qui a ressurgi en 2020, celui qui est animateur à Ici Radio-Canada Abitibi et chroniqueur culturel avait à cœur de ne pas tomber dans le piège de l’appropriation culturelle.

«Pour tous les Blancs francophones avant moi qui ont raconté l’histoire du hip-hop de façon inexacte sans se poser de véritables questions et sans vraiment donner la parole aux principaux intéressés, je devais faire le contraire.»

«L’idée était vraiment de donner la parole à ceux qui l’ont vécu, ceux qui l’ont fait, parce que c’est leur récit que je veux raconter.» -Félix B. Desfossés

Le Tome 2 des Racines du hip-hop au Québec sera d’ailleurs un ouvrage collaboratif, précise-t-il, afin d’inclure davantage les artisans de la communauté hip-hop dans sa démarche.

Du punk au hip-hop

Autre point en commun des deux auteurs : ni l’un ni l’autre n’est issu de la culture hip-hop. Ils ont longtemps baigné dans le mouvement punk avant de s’ouvrir au rap.

Félix B. Desfossés s’est toujours intéressé à l’histoire de la musique. En se documentant sur les années 1960, il a découvert les sous-cultures funk et soul, menées par les communautés afro-montréalaises.

«Ça me décourageait de voir à quel point on était loin de comprendre qu’on avait un riche passé de musiques noires. Oui, on a étudié le jazz, Oliver Jones, Oscar Peterson, et on est fier d’eux, absolument, absolument. Mais c’est comme si après eux, rien de bon n’était sorti de la Petite-Bourgogne. Bullshit. Tout ça m’a mené tranquillement vers le hip-hop.»

De son côté, c’est en écrivant son mémoire de maîtrise sur la rhétorique dans l’album Sillmatic de Nas que les portes du hip-hop se sont ouvertes à Jason Savard. En 2012, on lui a offert un contrat de recherche universitaire qui l’a mené à l’écriture de Vrai parler. «Le rap québécois a maturé en même temps au même moment. Il a pris un virage plus professionnel qui fait qu’aujourd’hui, les médias s’y intéressent», observe-t-il.

Ce qui n’a pas toujours été le cas. Dans Vrai parler, 2Faces (du collectif 83, qui avait revendiqué une reconnaissance pour le hip-hop au Gala de l’Adisq en 2002) se remémore le traitement qui était réservé au rap il y a quelques années : «Tous les animateurs de tous les maudits shows qu’on rencontrait, ils connaissaient pas ça : 9 sur 10, je m’excuse pour l’autre, mais 9 sur 10, t’sais.»

Sans Pression faisait même peur à des employés de MusiquePlus lorsqu’il se présentait à la défunte station, rapporte Jason Savard. «Alors que ce gars est un nounours, il est tellement fin!»

«C’est un milieu incroyable : des gens qui se sont fait fermer des portes ont créé leurs propres portes et ont montré à l’industrie culturelle de quoi ils sont capables.» -Jason Savard

Bien qu’il gagne en popularité et que les médias lui accordent de plus en plus d’espace, le hip-hop est dans son essence une contre-culture. «C’est le paradoxe inhérent à l’existence même du hip-hop, souligne le journaliste. Tu viens de la rue, mais tu veux make it big. Entre l’authenticité et le succès commercial, c’est extrêmement difficile de conserver son street cred.»

Plusieurs artistes tirent néanmoins leur épingle du jeu sans se dénaturer. C’est le cas de Koriass, Sarahmée, Souldia, Naya Ali, Tizzo et Connaisseur Ticaso, pour ne nommer qu’eux.

Cet engouement pour le rap keb est d’ailleurs ce qui a poussé Félix B. Desfossés à publier Les racines du hip-hop. «C’est le moment de s’éduquer. Avec le renouveau du hip-hop dans la sphère commerciale, il est plus pertinent que jamais d’étudier ce mouvement d’une manière sérieuse.»


Où sont les femmes?

En lisant Les racines du hip-hop et Vrai parler, on constate que les rappeuses, qui étaient au-devant de la scène aux débuts du hip-hop québécois – parmi elles, Blondie B, Wavy Wanda et Baby Blue –, sont aujourd’hui minoritaires. Que s’est-il passé?

«Dans les années 1990, les femmes ont été objectifiées dans les vidéoclips de gangsta rap, mentionne Félix B. Desfossés. On a alors cantonné la femme au rôle d’objet qui danse derrière un rappeur.»

Celles qui ont connu du succès par la suite correspondaient à des stéréotypes, souvent de femme hypersexualisée (Lil’ Kim) ou de femme caractérielle (Lauryn Hill). «C’est intimidant et c’est dur quand les rôles sont aussi définis de prendre sa place», soutient Jason Savard.


Les racines du hip-hop au Québec – Tome 1

Félix B. Desfossés

Aux éditions Quartz

 

 

Vrai parler – Conversations avec le rap québécois

Jason Savard

Aux éditions de Ta mère

 

 

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