Cinéma indie, Tex-Mex et gazouillis au festival texan South by Southwest
Le festival South by Southwest bat son plein jusqu’à dimanche au Texas. Notre compte-rendu du volet cinéma.
Le dicton veut que tout soit plus gros au Texas, et ses festivals n’échapperaient pas à la règle. Une ville qui regroupe 3 énormes festivals en l’espace de 10 jours, dans un périmètre assez restreint, ça vous semble casse-cou? Nous aussi. Depuis vendredi dernier, la 27e édition du festival South by Southwest (SXSW) – le spring break des geeks, des investisseurs, des mélomanes, des cinéphiles et des hipsters les plus aguerris – bat son plein dans le centre-ville grouillant d’Austin.
Des milliers de jeunes professionnels, iPhone en main et précieuse passe au cou, s’activent d’un bout à l’autre de la ville pour faire le plein de découvertes. Nick Cave, Al Gore, Chloë Sevigny, Tim Berners-Lee, Depeche Mode, Alexander Skarsgård: le savant mélange de personnalités bien établies et de talents émergents a de quoi satisfaire les appétits les plus voraces.
Cette année, le volet cinéma, avec ses 250 longs métrages, docus et courts métrages, a dû essuyer quelques critiques avant même de commencer. Il y a eu ce refus très médiatisé du thriller érotique The Canyons avec Lindsay Lohan « pour des raisons de qualité », un commentaire suite auquel les programmateurs ont rapidement corrigé le tir. De plus, avec ses 33 premières tapis rouge cette année (un record) et la présence toujours grandissante de vedettes hollywoodiennes, plusieurs fans de la première heure déplorent la disparition de l’esprit résolument indie sur lequel reposait autrefois le festival.
Bien que ces commentaires soient légitimes et que l’attrait de grandes stars fasse désormais partie de l’expérience, la grande qualité des films que nous avons visionnés (à quelques exceptions près) confirme que les programmateurs n’ont rien perdu de leurs instincts «indie» aiguisés.
Propositions audacieuses
Parmi les choix judicieux collant à merveille à la sensibilité «indie» du festival, notons Burma, un sublime premier long métrage de Carlos Puga mettant en vedette Gabby Hoffmann ainsi que Christopher Abbott de la télésérie GIRLS (qui avait d’ailleurs été lancée à SXSW l’an dernier). Ce drame familial explosif suit trois frangins dans la vingtaine devant composer avec le retour inattendu de leur père, qui avait abandonné leur mère neuf ans plus tôt sur son lit de mort. Le profil ascendant d’Abbott ne devrait certainement pas nuire à la carrière de ce premier film intimiste.
L’onirisme et la beauté envoûtante de Upstream Color, seconde réalisation du Texan Shane Carruth (Primer), ont d’abord subjugué les foules à Sundance, avant de conquérir les festivaliers à SXSW n’appréciant pas se faire donner tout cru dans le bec. Tout comme les œuvres contemplatives et indéfinissables de Lynch et de Tarkovsky, cette mystérieuse histoire d’amour gagne à être vue plus d’une fois.
Trinquer à l’écran
Puisque les beuveries font partie intégrante de l’expérience SXSW (des serveurs se promènent dans les salles de projection de certains cinémas pour prendre votre commande!), pas surprenant que l’alcool coule à flots au grand écran. À ce chapitre, soulignons l’excellent Drinking Buddies, du réalisateur DIY Joe Swanberg, une des figures principales du mouvement Mumblecore (micro-budgets, acteurs sans expérience, dialogues naturalistes) ayant pris son essor à SXSW. Pour cette comédie romantique accessible et intelligente campée dans une brasserie de Chicago, Swanberg a fait pour la première fois appel à des acteurs bien en vue (Olivia Wilde, Jake Johnson, Ron Livingston, Anna Kendrick) sans délaisser pour autant l’improvisation sur le plateau. Les acteurs s’y prêtent à merveille (Wilde en particulier surprend par son interprétation allumée et spontanée) et en profitent pour boire tels des ados assoiffés.
Mentionnons aussi le fascinant documentaire Hey Bartender, qui se penche sur l’explosion du phénomène de mixologie aux États-Unis, et comment différents barmans s’adaptent (ou non) aux standards plus créatifs et compétitifs de cette culture du cocktail en plein essor.
Films-événements
Depuis que Bridesmaids a fait un tabac en première à SXSW il y a deux ans, les studios y voient une plateforme de choix pour des films à l’esprit plus décalé. À cet égard, plusieurs excellents paris sont à noter. Le complètement jouissif Spring Breakers du réalisateur iconoclaste Harmony Korine, à la fois célébration tordue et critique à peine camouflée de ce rituel bien ancré de la jeunesse américaine, a reçu un accueil carrément déchaîné lors de sa première américaine dimanche soir. Racontant les aventures de quatre jeunes collégiennes racoleuses (dont les ex-reines Disney Selena Gomez et Vanessa Hudgens) qui braquent un Chicken Shack (!) afin de financer leur semaine de beuverie floridienne, l’insaisissable James Franco leur vole carrément la vedette en tant que rappeur-gangster avec un penchant pour les mitraillettes, l’autobronzant et…Britney Spears. Un pur délire subversif, en salle le 22 mars à Montréal.
Après sa première à Sundance, SXSW a eu droit à Don Jon, premier long métrage de Joseph Gordon-Levitt, qui se penche sur un jeune italo-américain d’apparence « douchebag » et accro à la porno en ligne (interprété avec brio par Gordon-Levitt lui-même) qui s’éprend d’une jolie Jersey Girl ponctuant ses phrases de mâchées de gomme bien grasses (Scarlett Johansson, tordante). À la fois drôle et touchant, Don Jon aurait facilement pu s’en tenir aux pires stéréotypes des JWoww et autre The Situation. (Gordon-Levitt nous a d’ailleur confié ne jamais avoir vu Jersey Shore avant de pondre son scénario.) Le réalisateur en tire plutôt un portrait désopilant des rôles sexuels réducteurs auxquels femmes et hommes doivent tous deux se prêter dans notre empire de l’image.
Les fans invétérés de Jesse (Ethan Hawke) et de Céline (Julie Delpy) seront heureux d’apprendre que le troisième volet de cette saga amoureuse est à l’image des deux premiers épisodes : réaliste, émouvant, marrant et toujours aussi éloquent. Neuf ans après avoir retrouvé notre couple américano-français préféré à Paris, le voilà cette fois en Grêce, confronté aux multiples épreuves d’une relation à long terme où chacun doit faire preuve de compromis. Lors la première samedi soir, le réalisateur texan Richard Linklater, s’adressant à une foule conquise d’avance, a lancé à la blague que le trio « sauterait les quatre prochains épisodes pour revenir en force avec un remake d’Amour ».
Piratage et contre-culture
Devant cette invasion de grosses pointures indie, la cohorte de documentaires n’a pas pour autant fait piètre figure. Dans le cadre d’un festival reconnu comme défricheur de nouvelles technologies, pas surprenant que deux films (Downloaded et TPB AFK : Pirate Bay) abordant de front le piratage et présentant les pionniers en matière de partage de fichiers aient vu le jour. Le très intéressant Downloaded lève le rideau sur les hauts et les bas de Napster, sans toutefois élargir le spectre pour aborder les questions fondamentales de propriété d’œuvres artistiques.
La contreculture était aussi à l’honneur avec le fascinant Spark: A Burning Man Story, qui retrace la genèse de ce festival artistico-bohème se déroulant chaque année dans le désert du Nevada. Spark explore comment le caractère complètement libre et indomptable de Burning Man et de sa « cité nomade » n’a plus tout à fait sa place, vu l’ampleur qu’a pris l’événement.
Les fondateurs du projet Improv Everywhere – collectif new-yorkais précurseur des «flash mobs» comme nous les connaissons aujourd’hui – ont lancé l’agréable documentaire We Cause Scenes, passant en revue les origines de leurs curieuses interventions dans des endroits aussi surprenants et imprévisibles que le métro, le Home Depot et le Hammerstein Ballroom. Fidèles à leur réputation de bons farceurs, ils ont profité de l’invasion de médias du monde entier pour organiser une «expérience MP3» en plein cœur du centre-ville, sous le regard confus de nombreux passants. Comme quoi il reste encore quelques traces du South by Southwest indocile et non conformiste d’antan.



