Le cinéastre Cristian Mungiu : «Je refuse de manipuler le spectateur»
Palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours, le cinéaste roumain Cristian Mungiu revient sur les écrans avec Au-delà des collines. L’histoire vraie d’un exorcisme pratiqué dans un monastère orthodoxe, au début des années 2000.
Pourquoi avez-vous eu envie de tourner une fiction sur ce fait divers aussi horrible qu’improbable?
C’est une histoire que je suis depuis son apparition dans la presse roumaine, en 2001. Je connais la Moldavie : c’est une région si calme, avec des gens si doux. S’imaginer que, dans un monastère orthodoxe, on a attaché une femme avec des chaînes pour l’exorciser me paraissait absolument incroyable. J’ai suivi le procès du prêtre, puis j’ai lu les livres de la journaliste de la BBC, Tatiana Niculescu. Un premier projet de film a longtemps été envisagé et, lorsqu’il a été abandonné, j’ai décidé de me lancer. Ce que je voulais, c’est comprendre comment les choses se sont passées. Comment la violence entre dans une communauté religieuse. Comment quelqu’un peut décider de prendre des décisions radicales pour soi-disant «sauver» une autre personne.
Comment les représentants de l’Église orthodoxe ont-ils reçu le film?
Pas très bien au départ. Certains m’ont reproché de donner une vision négative de la religion, puis d’autres ont défendu mon approche. Je ne suis pas là pour juger, simplement pour questionner. Pour moi, aucun sujet ne devrait être tabou. Au-delà des collines parle de la liberté de choisir, de la notion de culpabilité et par conséquent de la responsabilité. Pour certains, il est hélas plus facile de vivre en abandonnant son pouvoir de décision à une communauté religieuse ou à un système politique.
Dans votre vie quotidienne, quelle place occupe la religion?
Je ne veux pas mettre en avant mes convictions personnelles. Je vous raconterai juste une petite histoire. Un jour, j’ai vu la nounou de mes enfants leur expliquer comment faire le signe de croix lorsqu’ils passent devant l’église. Je lui ai dit «non, non, non» il faut d’abord leur expliquer «pourquoi» on fait le signe de croix. Ne pas rester à la surface, ne pas se contenter d’une obéissance bête et méchante, comme c’est le cas de beaucoup trop de croyants. Les rituels ne servent à rien si on ne respecte pas les valeurs de la religion.
Vous tournez sans star, avec peu de moyens. Est-ce une condition sine qua non pour produire un film de Cristian Mungiu?
Après la Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours, j’ai reçu beaucoup de propositions. Je les ai toutes refusées. Je ne suis pas contre les stars, mais je tiens à préserver une façon de travailler qui me permet de faire des films proches de ma vision du monde. Et j’ai des principes. Je tourne en plan-séquence, car c’est d’après moi plus respectueux du spectateur, moins manipulateur, même si c’est techniquement difficile. C’est la même chose avec le casting. J’apprécie beaucoup les comédiens connus. Sauf que je cherche volontairement des comédiens qui ne sont pas connus, y compris en Roumanie. Chez l’homme de la rue, il y a parfois une force inédite qu’on ne trouve pas ou plus chez les acteurs établis. C’est un choix. Quitte à ce que mes films soient moins «populaires».
Réaliser, c’est un peu manipuler, non?
Oui, sauf qu’il y a des degrés différents de manipulation. Dans Au-delà des collines, je ne présente pas mon avis sur cette histoire, par exemple. Parce que je pense qu’on peut tirer ses conclusions soi-même. Je veux laisser le spectateur penser. C’est la même chose avec la technique. Il est très facile d’émouvoir avec une belle musique. Avec le montage aussi. Mais est-ce possible de le faire sans rien toucher, en laissant les scènes respirer? C’est ça, mon défi.
Au-delà des collines a reçu un double prix d’interprétation féminine et le prix du scénario l’an dernier à Cannes. Les récompenses, c’est important pour ce type de cinéma?
Ça aide beaucoup, car ça permet d’attirer l’attention sur les films. Surtout quand on n’a pas de star. Le fait d’être en sélection à Cannes, d’avoir gagné un prix, ça dit quelque chose, ça crée une curiosité chez le spectateur. Et ça me donne la liberté de continuer à faire du cinéma radical.
Le cinéma populaire, vous êtes client?
Bien sûr. L’important, c’est de préserver la diversité du cinéma. Ce que je n’aime pas en Roumanie, c’est la place qu’occupe la production américaine dans les multiplexes. Sur 20 salles, le dernier James Bond passe dans 15 ou 16. OK, moi aussi j’ai envie de voir des films rapides, alertes. J’adore les comédies, par exemple. Mais ce type de cinéma n’a de valeur que s’il peut être comparé à des films qui parlent du monde. Et qui font réfléchir sur la manière de faire du cinéma.
Au-delà des collines
En salle dès vendredi
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