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Le ras-le-bol étudiant de 1968 et ses suites

L’année 1968 est marquante pour le militantisme étudiant. À l’époque de la naissance des cégeps, les étudiants québécois voulaient transformer du tout au tout l’éducation post-secondaire.

«On sortait des collèges classiques réservés à une élite qui ne se préparait qu’aux professions libérales, ra­conte la députée d’Hoche­laga-Maisonneuve, Louise Harel, qui a été très active au sein de la défunte Union générale des étudiants du Québec (UGEQ). C’était une sorte de carcan avec un enseignement très traditionnel. C’est au mo­ment de la révolution tranquille alors, je crois, que le mouvement étudiant était porté par l’air du temps.»

Comme en France, aux États-Unis, au Japon et au Mexique, des étudiants québécois se sont révoltés. La crise a été déclenchée au début du mois d’octobre 1968 au cégep de Lionel-Groulx, où le militantisme étudiant était déjà une tradition. L’agitation a rapidement gagné une dizaine d’autres cégeps. Des écoles secondaires et même des universités ont emboîté le pas en déclenchant des grèves.

Des étudiants révoltés

«Naguère, l’étudiant devait se monter digne, pacifique, discipliné, positif et responsable; en octobre 1968, l’inverse est vrai, et l’étudiant modèle est grossier, violent, tapageur, critique et téméraire», écrit le professeur du département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concor­dia, Jean-Philippe Warren, dans son livre paru aux éditions Boréal, Une douce anarchie.

Des slogans, comme «Né­gocier, c’est se faire fourrer», «Exagérer, c’est créer» ou «Je me révolte donc je suis», ont été scandés par les étudiants de l’époque. Issus de la génération du baby-boom, ils dénonçaient le peu de places disponibles dans les cégeps et réclamaient la création d’un réseau d’universités. À l’époque, seulement trois institutions universitaires francophones existaient : Laval, Montréal et Sherbrooke. «Il y avait une forte croissance de la fréquentation au collégial, mais il y avait un goulot d’étranglement au niveau universitaire», rapporte Mme Harel.

En même temps, les étudiants étaient scandalisés par le peu de place qui leur était réservée dans l’administration des cégeps et des universités. Certains revendiquaient même l’abolition pure et simple de la gouvernance de ces institutions. La société de consommation de l’après-guerre faisait aussi l’objet de critiques acerbes.

«Il y a eu un grand cri pour que la société change, mentionne l’un des vice-présidents de l’UGEQ, l’actuel chef du Bloc québécois Gilles Duceppe. C’était un grand cri, qui n’était pas nécessairement réfléchi. Il y avait certains philosophes qui réfléchissaient, mais peu les comprenaient.»

La révolte étudiante de 1968 n’était pas dépourvue de violence. «Il y a eu des actes de sabotage dans les écoles, expose Jean-Philippe Warren. On a fait des alertes à la bombe, des incendies dans les écoles; on a cassé des vitres; on a vandalisé des bureaux; on a inscrit des graffiti sur les murs.» Rien à voir avec les souvenirs un peu rose bonbon que des soixante-huitards ont relaté à M. Warren.

Le retour à la normale

Si le mouvement de grève s’est propagé à la vitesse de l’éclair, il s’est aussi essoufflé rapidement. À la mi-octobre, la paix était revenue dans pratiquement toutes les institutions postsecondaires. Seuls les étudiants des cégeps Maison­neuve et Édouard-Mont­petit et de l’École des beaux-arts ont résisté un peu plus longtemps avant de retourner en classe.

L’UGEQ a tenté de raviver la flamme de la révolte lors d’une grande marche le 21 octobre, qui se déroulait à la fois à Mont­réal, Québec et Chicoutimi, mais sans succès. Malgré la volonté de quelques grou­pes étudiants révolutionnaires de poursuivre la contestation, la majorité a choisi plutôt de préparer ses examens de mi-session.

L’héritage de 1968

Bien que la contestation étudiante de 1968 ait duré à peine un petit mois, son héritage est incontestable.

La création du réseau des universités du Québec est sans doute le leg le plus patent des soixante-huitards étudiants. En décembre 1968, à peine deux mois après la fin des grèves étudiantes, l’Assemblée nationale a voté en faveur de la mise sur pied d’un réseau d’établissements d’enseignement universitaire et de recherche, qui sera implanté à ses débuts à Montréal, Trois-Rivières, Chicoutimi et Rimouski.

«À partir de cette forte contestation de 1968, le mouvement étudiant est devenu une force qu’on ne pouvait plus écarter ou ignorer», fait valoir la députée d’Hochelaga-Maisonneuve, Louise Harel. «Il a permis de développer une con­science collective que les étudiants sont des membres actifs de la société et peuvent proposer des projets bénéfiques pour toute la société», renchérit l’actuel président de la Fédération étudiante universitaire du Québec, David Paradis.

Le mouvement étudiant de l’époque a aussi contribué à changer les mÅ“urs de la société québécoise, avance le professeur au département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Con­cordia et auteur du livre Une douce anarchie Jean-Philippe Warren. «En 1968, on a quitté définitivement l’univers des collèges classiques et du Canada français pour entrer de plain-pied dans la société québécoise telle qu’on la connaît aujourd’hui», rapporte-t-il.

Rendez-vous manqué

En contrepartie, les étudiants de 1968 ont manqué leur rendez-vous avec l’Histoire. Ils revendiquaient la gratuité scolaire, qui leur a été refusée par le gouvernement du Québec. «Si l’objectif n’a pas été atteint, les frais des scolarités demeurent les plus bas en Amérique du Nord», soutient en revanche Mme Harel.

«[Le mouvement étudiant de 1968] n’a pas provoqué la modification radicale que l’on espérait à ce moment-là à travers l’établissement d’une culture nouvelle et le renouvellement de l’espèce humaine, explique M. Warren. C’était la grande bataille de la fin des années 1960.»

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