Prévenir le décrochage chez les enseignants
Des enseignants qui éclatent en sanglots, qui veulent réorienter leur carrière ou qui se sentent subitement complètement dépassés par la difficulté de leur emploi, Robert Dubois en a vu des dizaines défiler dans son bureau de l’école Armand-Corbeil, à Terrebonne.
«Même les meilleurs enseignants sont vulnérables, et il ne faut parfois qu’un petit événement pour que tout bascule. Au fil des jours, des semaines et des mois de classe, celui qui avait tant de projets perd peu à peu sa motivation et plonge dans le découragement. Il faut intervenir avant qu’il ne glisse vers l’épuisement professionnel», dit ce spécialiste de la gestion de la classe qui entreprend un doctorat sur l’épuisement professionnel chez les enseignants du secondaire à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal.
Son objectif, au cours des prochains mois, est de mener des entrevues en profondeur avec quelque 200 enseignants afin de mieux comprendre ce qui les décourage. «C’est évident qu’on en demande beaucoup aux enseignants. Mais, selon mon hypothèse de travail, la surcharge de la tâche n’est pas la cause la plus importante d’épuisement. L’incubateur de leur découragement se trouve plutôt dans la perte de sens lié à leur travail», dit-il.
Sauver les enseignants
En plus de sa fonction d’enseignant en formation personnelle et sociale, Robert Dubois a été rattaché aux services de formation de la Commission scolaire des Affluents. Pendant une dizaine d’années, il a encadré des enseignants aux prises avec des problèmes d’ordre professionnel. Il entretenait avec eux une relation à long terme, allant jusqu’à assister à leurs cours pour mieux les conseiller sur les façons d’interagir avec les groupes. Sa commission scolaire jugeait ses interventions utiles puisqu’il bénéficiait d’une journée par semaine pour s’y consacrer. Combien a-t-il pu «sauver» d’enseignants de l’épuisement professionnel? Impossible de le dire. Mais il a acquis durant toutes ces années une certaine expertise en matière d’encadrement.
Pourquoi le burnout frappe-t-il tant d’enseignants? Une partie de la réponse vient du choc professionnel entre l’université et le marché du travail.
«Les enseignants entretiennent de très hauts idéaux sur leur rôle au sein de l’école, explique Robert Dubois. Rapidement, ils sont confrontés à l’apathie et à l’indiscipline des élèves, aux exigences des parents, aux embûches bureaucratiques, au climat démotivant. La dissonance entre leurs idéaux professionnels et la réalité de la salle de classe est grande. C’est difficile pour eux de trouver un sens à leur cheminement et de garder leur motivation et leur désir de s’investir auprès des élèves.»
L’impact de l’enfant roi
Robert Dubois estime que le règne de l’enfant roi a eu un impact dans la classe, même si tous les élèves ne correspondent pas à ce type. «Le respect de l’autorité de l’enseignant n’est plus ce qu’il était, affirme-t-il. Les élèves ne sont pas habitués à se plier à des directives. Forcément, cela devient plus difficile de capter et de conserver l’attention des jeunes pendant toute la durée du cours.»
Les relations entre adultes sont aussi différentes. Dubois raconte qu’après avoir donné un zéro à un enfant qui n’avait pas remis son travail pour l’étape, un enseignant a eu droit à un mot de la mère qui le trouvait trop «sévère». Un travail non remis aurait-il mérité quelques points de consolation?
Comme l’illustre cette anecdote, la solidarité qui existait jadis entre le parent et l’enseignant s’est déplacée?: aujourd’hui le parent va embrasser le point de vue de son enfant plus naturellement que celui du pédagogue. «Cette relation est à rebâtir», lance Robert Dubois.