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Chronique: On ne touche pas aux capybaras

Catherine Ethier
Suivez la chronique de Catherine Ethier tous les mois dans les pages de Métro. Photo: Julie Artacho/Montage Métro

Avec la lune des moissons, s’est balayé l’automne dans la cour. J’ai sorti ma chandelle muscade-clous de girofle et déposé mes cristaux sur le bord de la fenêtre avec le sentiment du devoir accompli. Mais l’angoisse monte, doucement. L’inquiétude, aussi. La crainte de cette lumière qui pâlit, un tout petit peu plus chaque jour, emportant avec elle la clairceur à la sortie du Perrette. L’été est fini.

J’aime bien parler de température et de brise, parce que même si elles se font risée du small talk d’élévateur, elles sont au cœur de nos anticipations. Personne n’échappe aux saisons. À la peur de sombrer, petite lampe de luminothérapie scotchée à la pupille. À l’odeur des mitaines mouillées. Vous les sentez. Je les sens aussi.

J’anticipe tout particulièrement l’automne, cette année. L’automne qui, d’habitude, est pourtant ma saison phare, avec toutes ses affaires de sweater weather, de pot-au-feu et de plans manqués de me costumer en Thelma pour Halloween. J’anticipe être à bord de ce char qui fonce droit dans le parapet, impuissante. Et je te trouve bonne, Suzie. Bonne de t’accrocher à l’espoir du surmontage de toute cette immondice de pandémie de crap. Tes petits doigts croisés m’apaisent. Ton sourire, aussi. Je veux y croire (si les comédiens-animateurs-concombres peuvent prendre un break de parachute et de sottises et aller se faire vacciner en fermant leur boîte). Et on sait toutes les deux que nos belles cours vont fermer dans pas long, quand on ne verra plus le patio. À l’intérieur, nous couverons l’espoir en mangeant des pattes d’ours. On se contera des peurs en attendant la suite, le visage étampé dans la fenêtre frette.

Avec le temps, cette impuissance et cette attente se sont transformées en petits projets. Oh! Que c’est passé à l’action, ces petites mères-là. Un poulailler victorien a poussé sur le terrain. Le ménage est fait pour les huit prochains printemps. T’as fabriqué un village norvégien miniature en bouchons de liège (ta petite bécosse en cire est vraiment réussie). Quessé que tu veux; c’est humain. Quand on n’a pas d’emprise sur les événements, on se met à coudre des culottes, même si l’envie des culottes maison ne nous avait jamais taquiné le coquillard. C’est beau. Ça m’émeut, de te voir aller.

Mais c’est ça, là.

Ça m’émeut dans l’autre sens quand je te vois aller, sur ton ordinateur, le dimanche. T’es belle à voir, ma Suzie. Pour ça, t’es belle. Tu prends de l’avance et ton horaire t’appartient bien. Mes proches hurleraient d’ailleurs à s’en fendre la glotte de me voir apostropher mon prochain sur les heures de travail qui ont de l’allure. Chacun fait ce qu’il peut. Mais depuis que tu travailles de la maison, tes heures angoissent les miennes. Ce courriel envoyé un dimanche après-midi; oh! Rien d’urgent. Certes. Mais une affaire de moins à faire lundi, que tu te dis. Cette invitation très formelle et informatisée à une réunion, pour laquelle je dois RSVPer de la plus officielle façon qui soit, même si on avait fixé ledit rendez-vous de vive voix en se confirmant nos disponibilités mutuelles. Ce petit extra-là te rassure. Je sais ben.

Mais toutes ces petites affaires que tu fais pour juguler l’angoisse de cette pogne que t’as pas sur les événements SONT APRÈS ME TUER, ma belle brune.

Ton courriel non urgent que j’ignore le dimanche après-midi me sacre, chaque fois, un coup de canif dans le respire. Et je sais, oh! Je sais, ma Suzie, que tu serais morte de remords-tristesse de me savoir tétanisée d’angoisse par ton petit après-midi de travail «juste pour prendre un petit peu d’avance». Tu sais, ce morceau d’espace et de temps qu’on s’aménage de peine et de misère, le soir et la fin de semaine, c’est précieux. Rare comme un cigare de la papauté. C’est même classé au patrimoine mondial de l’Unesco, tellement c’est beau. Beau comme Dosithée Pronovost aux noces de son Émilie. On ne touche pas à ça. Comme les capybaras, au zoo (je hais le zoo). On regarde. On a le droit d’en faire un fusain. De leur envoyer la main et d’y penser avant de s’endormir. Mais on ne touche pas. Même si c’est tentant. Même si c’est juste pour donner une petite tape d’amour à leurs beaux cuisseaux de capybaras.

Si céleste est ton intention (une intention qui se résume, en ces temps de pas d’allure, à ne pas mourir de peur, je sais), slaque un peu.

Crains pas. Je t’enverrai un courriel c’te nuite pour te le rappeler.

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