Des "bordels" sous vos fenêtres
Maria Mourani fait un lien direct entre traite des humains et prostitution. « Au Canada, 80 à 90 % de la traite des personnes se fait en vue d’exploitation sexuelle », dit-elle. Même si son approche est pan-canadienne, de récents événements viennent conforter la députée fédérale dans son quartier alors que l’on a procédé, à la fin de l’été, à la fermeture de Spa Sublime, un salon de massage situé sur la rue Sauvé, qui offrait des services sexuels.
« On a observé un déplacement de la prostitution de rue et une augmentation massive des salons de massage, entre 2009 et 2010, sur le territoire d’Ahuntsic », relève-t-elle.
« On a recensé récemment 18 salons de massage érotique sur le territoire d’Ahuntsic-Cartierville », précise Éliane Legault-Roy, responsable des communications à la concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Cet organisme détient des chiffres actualisés alors qu’il doit présenter, au début du mois de décembre, un portrait de la prostitution dans l’arrondissement après une étude menée sur le terrain cette année.
« Ce n’est pas un problème plus prononcé dans le quartier qu’ailleurs, mais c’est quand même présent », souligne Mme Legault-Roy. Il reste qu’au CLÉS comme chez Maria Mourani, on s’interroge sur le nombre de personnes exploitées dans ces salons. « Il y a certainement plus d’une femme qui travaillent dans un salon », tient à remarquer Mme Legault-Roy.
Mutations
Ces propos rejoignent l’analyse de Maria Mourani lorsqu’elle évoque ce qu’elle appelle une transformation de l’industrie.
« On a vu des changements entre 2007 et 2008 lorsqu’on a mis en place le comité prostitution », convient-elle. Ce comité rassemblait plusieurs organismes actifs dans le quartier, dont le CLÉS, mais aussi des élus et le Poste de Quartier 27. Il avait mis en évidence la présence remarquée de prostituées sur certaines artères de l’arrondissement. Ses actions ont mené à la disparition du phénomène dans les lieux publics. Cela n’a jamais signifié, pour Maria Mourani, son absence dans le quartier. « Les salons de massages sont les nouveaux bordels », martèle-t-elle. Cette transformation est également observée au CLÉS « grâce à Internet et la recrudescence des salons de massage », note Mme Legault-Roy.
Règlementation
Pourtant, ouvrir un commerce, est soumis à des autorisations. À l’arrondissement on indique qu’on ne délivre que des certificats de soins personnels qui regroupent salons de massothérapie, de coiffure ou autres soins personnels et que « l’exploitation de salons érotiques est prohibée dans l’arrondissement ». Entre 2011 et 2013, 11 certificats ont été émis pour 45 demandes reçues.
L’interdiction des salons érotiques se manifeste par le retrait du permis par l’administration locale s’il est prouvé, notamment par un rapport de police, qu’un titulaire de certificat de soins personnels offre des services d’érotisme dans son salon.
Une condition qui est loin de satisfaire l’élue fédérale. « Au Canada il y a une loi mal faite et qui est très hypocrite parce qu’elle n’a pas voulu se prononcer sur la prostitution », déclare-t-elle. Pour elle, c’est cette situation qui permet à des salons de massage d’exister et de pratiquer durant un bon moment avant d’être fermés. « La grande difficulté pour la police est de démontrer que le salon de massage est une maison de débauche », énonce-t-elle.
La députée remarque que la lutte, aujourd’hui, passe par les plaintes et la dénonciation des citoyens « Des citoyens se plaignent de trouver des annonces pour des salons de massage dans le journal local. C’est aussi eux qui m’informent de l’existence de ces établissements. Tant qu’il n’y a pas de plainte, on n’agit pas, et je ne suis pas d’accord avec ça », s’insurge-t-elle.
Au CLÉS on souhaite interpeller le nouveau maire de la ville sur la question. « On va demander à M. Denis Coderre la remise sur pied du comité prostitution pour tout Montréal », annonce Mme Legault-Roy. L’organisme plaide aussi pour une certification des salons de massage par l’ordre des massothérapeutes du Québec pour soustraire cette activité aux proxénètes.
Toutefois, autant au CLÉS que chez la députée fédérale, on cite en exemple le moratoire mis en place par la maire de Villeray-Saint-Michel-Parc Extension, Anie Samson, pour les activités de soins personnels.
Mme Mourani souhaite qu’une réglementation plus ferme soit mise en place. Pour elle, cela passe par les citoyens qui interpellent en nombre les élus. Il est vrai que la prostitution qui ne trouble pas l’ordre public dérange tout de même les consciences.