Cinq ans après le séisme à Haïti, Isabelle Arcelin se souvient
Cinq ans après le tremblement de terre qui a tué plus de 200 000 Haïtiens et en a laissé 1,5 million sans abris, le temps est au bilan mais aussi aux souvenirs. Le 12 janvier 2010, Isabelle Arcelin apprend comme tout le monde qu’un fort séisme a frappé Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. Cette résidente de Nouveaux Bordeaux est vite prise d’une grande inquiétude. Son père, le Dr André Arcelin, originaire d’Haïti, était en vacances dans son pays natal.
«Les informations qu’on recevait étaient affolantes. On a tout de suite parlé de milliers de morts», se souvient-elle. Dès ce moment, elle s’est mise en tête qu’elle pouvait apprendre une terrible nouvelle dans les heures à venir. «Devant l’ampleur du drame, je me disais pourquoi lui serait épargné. C’est un homme âgé qui n’avait plus ses repères dans ce pays qu’il a quitté 60 ans auparavant.»
Terrible inquiétude
Les communications difficiles, voire impossibles, avec Haïti augmentaient encore plus l’angoisse. «Je m’étais mis en tête qu’il fallait que je sache et pour cela il fallait que je ne cède pas à la panique», raconte-t-elle. Elle se mit donc à utiliser de manière intensive Twitter. La chaîne américaine d’information en continu (CNN) crée une page pour permettre aux gens de faire des appels et rechercher leurs proches à Haïti.
«C’était les trois jours les plus durs que j’ai vécus dans ma vie», Isabelle Arcelin.
Mme Arcelin ne va plus quitter des yeux la télévision. «Sur les images des nouvelles, j’en arrivais à observer les pieds et les mains des gens pour voir si je pouvais reconnaître mon père.»
Elle sera aussi en contact avec sa nombreuse fratrie et famille éparpillée à travers le monde. «Je parlais beaucoup avec mon frère qui vit aux États-Unis qui n’avait pas plus de nouvelles que moi.» Ne sachant pas si son père était vivant ou blessé, elle restera sur le qui-vive s’attendant à toute éventualité, se préparant au deuil et à la joie en même temps.
Bouleversement des émotions
«J’avais comme mis en réserve toutes mes émotions. Je me préservais et je refusais de céder à la panique. J’étais dans une espèce de bulle en me disant que j’aurai l’émotion qui convient quand je saurais ce qui s’est réellement passé.» Durant trois jours elle passera par toute une panoplie de sentiments sans pouvoir mettre des mots sur ce qu’elle vivait. «Il fallait une énergie incroyable. C’était les trois jours les plus durs que j’ai vécus dans ma vie», avoue-t-elle.
Au bout de l’attente, finalement, la sonnerie du téléphone retentit au domicile de sa mère. «Mes parents sont séparés depuis longtemps, mais mon père a appelé ma mère», dit-elle. En tant que Canadien, il a été évacué parmi les premiers rapatriés d’Haïti. Dès qu’il a pu entrer sur le territoire de la République dominicaine voisine, le Dr Arcelin a appelé sa famille. Au moment du séisme, il quittait le palais présidentiel où il avait rencontré le premier ministre du gouvernement haïtien. L’édifice s’est complètement écroulé sous les coups des puissantes secousses.
Mémoire d’un choc
Le Dr André Arcelin se souvient du choc vécu le 12 janvier 2010. Il était en vacances dans son pays natal pour pratiquer ce qu’il appelle de la médecine sociale. «Quand la secousse a frappé, j’étais en voiture avec mon frère. Je lui ai dit en entendant le bruit du séisme, ils sont en train de lancer des bombes sur le pays», se rappelle-t-il. Il a bondi de la voiture et a pris sa nièce de neuf ans dans les bras et a couru avec elle une trentaine de mètres.
«C’est ce qui nous sauvé, affirme-t-il. En m’éloignant, mon frère a dû accélérer pour me rejoindre. Au même moment un immeuble de cinq étages s’écroulait à l’endroit où nous étions.» Le premier souvenir du séisme ce sont les appels des gens qui se retrouvaient sous les piles de béton. «J’entendais les cris des gens qui appelaient au secours puis c’était le silence parce qu’ils étaient morts sous les décombres.»
Rapatrié dans un avion des forces armées canadiennes, c’est lors de son escale à Saint-Domingue qu’il a appelé son ex-épouse pour donner des nouvelles à sa famille au Québec. «J’ai appelé parce qu’Isabelle avait publié ma photo partout sur Internet», se souvient-il.
En tant que médecin, le Dr Arcelin dit avoir vécu un grand choc. «Sur le coup je ne pouvais plus travailler, avoue-t-il. J’aurais voulu aider, mais ce n’était pas possible, j’étais sous le choc en voyant ces gens dont je suis si proche mourir de cette manière.» Le Dr Arcelin est retourné à Haïti une année après. «J’ai dû, je crois, voir 1000 patients, énormément de gens qui souffraient de diabète ou d’hypertension. Je voyais aussi que rien n’avait changé. Les débris jonchaient toujours les rues de la ville, les gens étaient toujours sous les tentes.»
Cinq ans plus tard, il observe que la situation s’est améliorée. «Aujourd’hui, on a relogé beaucoup de gens, on a nettoyé les débris, probablement qu’on va reconstruire le pays, mais nous avons toujours besoin de stabilité pour assurer le développement économique.»