Il décore sa vie !
J’arrive chez lui à l’heure. Petit condo, ici dans le Sud-Ouest. Mathieu, je vais le nommer ainsi, mais son véritable nom c’est Bernard, ne le dites à personne. Donc, Mathieu m’accueille avec son éternel sourire juvénile, trop blanc, comme celui de Joël Legendre. Un vieux camarade d’école que je n’ai pas vu depuis des lunes. Il est prof, et fier de l’être.
Je l’ai rencontré au Carrefour Angrignon, un Décormag dans les mains, la semaine dernière. Mathieu m’a proposé un 5 à 7 chez lui, histoire de renouer avec notre adolescence.
Un décor tout ce qu’il y a de plus Père du Meuble. Il a divorcé, refait sa vie et décoré son quatre-et-demi. C’est impeccable, propre et intrigant. Une odeur de Pot-pourri à la vanille flotte dans l’air. Un mobilier de salon El-Ran bleu poudre, une table de verre fumé sur tapis saumon. Trois très grosses plantes artificielles sur un mur en miroir dans l’entrée accueillent les invités… Ouf! Ça commence raide.
Avec une fierté non dissimulée, Mathieu me fait les honneurs du tour du proprio. La chambre de son fils Xavier, une thématique: le hockey. Trois couleurs dominent: le bleu, le blanc et le rouge. Eh oui, les couleurs officielles du Canadien de Montréal. Tapisserie, couvre-lit et rideaux imprimés de scènes de hockey; ici, tout est hockey: poster de Carry Price, fanion du Tricolore, etc. Il ne manque que le filet.
– Le petit adore le hockey!, lance-t-il.
– J’aurais deviné!
La visite se poursuit. Nous pénétrons dans la chambre des maîtres, du maître, puisqu’il est seul depuis deux ans.
Nous entrons dans l’univers de la jungle, tout est zébré, tigré. Lampes léopard, tapis de chèvre des montagnes; aux murs, des reproductions de scènes de safari, cornes de buffle, et j’en passe. Une collection impressionnante de sculptures de girafes dans un coin de la chambre. Une réplique d’un vieux fusil de chasse est accrochée derrière la porte de bambou. Fanal, paniers d’osier un peu partout. On se croirait dans une scène de Souvenirs d’Afrique. Il ouvre son walk-in et j’ai peur d’y voir apparaître Meryl Streep et Robert Redford… Bref, tout un décor…
Et ça continue. La salle de bain est blanche. Tout est blanc. Je n’ai rien à dire.
Le plat de résistance est la cuisine où je découvre le thème de la campagne. Cora n’a qu’à aller se rhabiller. La cuisine de Mathieu est très chargée. Rideaux à carreaux, tapisserie de coq, carpette de catalogne, table de bois, chaises de babiche et bouquets de tournesols. Une vieille planche à laver sur un petit mur nous rappelle Les Filles de Caleb. Une fausse poutre au plafond et des accessoires en cuivre complètent le décor.
– C’est intéressant, lui dis-je.
Quand je ne sais pas quoi dire, je dis: C’est intéressant. C’est comme de l’auto-défense.
Je me sentais mal pris, un petit mensonge pieux. J’en rajoute: C’est très intéressant! Je me demande si je n’en mets pas trop.
Bien assis dans son El-Ran, nous terminons un excellent rosé et nous nous racontons nos vies.
Mathieu parle beaucoup. Il me raconte qu’il s’est fait cloner sa carte de crédit. On lui a volé son compte chèques en quatre jours, 3500$ envolés. On l’a arnaqué depuis Acapulco. Son histoire se termine bien, la Caisse a tout arrangé. Il me dit être content parce que cet argent était destiné à refaire la décoration de son entrée.
– Je veux lui donner un look médiéval. Qu’en penses-tu Jean-Guy?
– Hum… heu… C’est intéressant!