Les vieilles séries revues et corrigées
Il me demande si je suis disponible pour aller le rencontrer la semaine prochaine. Évidemment que je le suis. Quand je lui demande si c’est pour un de mes projets, il reste vague et me répond que je saurai tout lors de la rencontre.
Pour me préparer, je relis mes projets. Il ne faudrait pas que le Producteur pense que j’en ai oublié le contenu par découragement de ne pas encore gagner ma vie, mon pain, mon eau et mon beurre avec l’écriture. Ni que mes personnages croient que, tel un Dieu, je les ai abandonnés à leur sort et suis parti créer un nouveau show.
La redécouverte de mes projets me met de bonne humeur. J’ai franchement de bons projets prêts à prendre vie. Je m’impressionne aussi de par ma diversité de genre: drames, comédies, émissions jeunesses, émissions musicales, séries web, 30, 60 minutes.
Je dresse une liste de mes projets et leur donne chacun une cote. Je vais faire un «pool» sur Facebook et Twitter afin de savoir, d’après mes amis et abonnés, lequel ou lesquels de mes projets, croient-ils, vont être choisis par le Producteur.
Enfin, c’est le jour J. Je me lève tout sourire, prends ma douche, déjeune, m’habille, me transporte en commun et j’arrive à l’heure H au bureau du Producteur. Je reste surpris de voir qu’une vingtaine de personnes occupe chacun des sièges dans la salle d’attente.
J’en connais certaines, les ayant croisées dans mes divers cours de scénarisation. Ça jase fort d’espoir de voir sa série prendre vie à l’écran, et au-delà des miennes, il y en a plusieurs que j’aimerais voir se réaliser. On échange nos Facebook, Twitter, courriel et accessoirement nos téléphones, puis chacun y va de sa supposition sur pourquoi une vingtaine de scénaristes sont réunis en secret dans la salle d’attente d’un producteur.
On parvient à un pseudo consensus. L’un de nous va voir sa série portée à l’écran tandis que d’autres seront sélectionnés pour faire partie du comité d’écriture qui scénarisera la série choisie sous la supervision du créateur de la série qui tiendra le rôle du «showrunner».
Cette méthode, typiquement américaine, et qui pour certains «zauteurs», est trop industrialisée, a le mérite de faire vivre plusieurs auteurs de leur art tout en permettant à une série de garder son souffle sur une longue haleine ayant accès à plusieurs imaginaires différents.
La porte du bureau s’ouvre et le Producteur sort la tête. Je suis le premier appelé. Le bureau est grand. Vraiment très grand. Je m’assois sur la chaise que m’indique d’un mouvement du bras, le Producteur. On la dirait tout droit sortie de l’émission du Prisonnier. L’original, pas le remake mal foutu comme presque tous les remakes faits.
Le Producteur me demande si je sais pourquoi il m’a fait venir.
– Pour produire une de mes séries, que je lui réponds confiant.
– Et pourquoi j’aurais 19 autres personnes en attente ?
– Pour former mon comité d’écriture.
– Tu brûles. T’as raison pour le comité, mais pas pour ton projet.
– Ah, c’est pour le projet d’un autre alors.
– C’est pour refaire Séraphin.
Dans ma tête j’explose avec un ENCORE bien senti.
– Qu’est-ce que vous avez dit ?
Merde, je l’ai dit à voix haute.
– Encore, j’en prendrais encore et toujours plus de cette histoire pas du tout ressassée une centaine de fois déjà et qui est plus usée qu’un vieux t-shirt de gars, que je dis accompagné d’un sourire «pepsodent».
– C’est ça que les cotes d’écoute à Radio-Can et Artv me disent aussi, réplique sérieusement le Producteur. Et si ça fonctionne bien, on prévoit refaire aussi Du Tac au Tac, Les Dames de Cœur, Entre Chien et Loup, l’Or du Temps et même Chop Suey.
Je suis sans mot, cherchant l’ironie dans sa voix, mais n’en trouvant aucune. Je le teste :
– Est-ce que je pourrais reprendre Super Sans Plomb ? C’est la raison de mon désir d’écrire pour la télé ! que je demande avec toute l’ironie dont je suis capable dans la voix
– Excellente idée, qu’il me répond le plus sérieusement du monde, et en notant l’idée sur un bout de papier.
Je suis sur le cul. On est rendu là ici aussi. À refaire, encore et toujours, les mêmes histoires. J’imagine que les scénaristes d’aujourd’hui ne doivent pas avoir de bonnes idées, sinon pourquoi piger dans notre passé pour notre futur ?
J’aurais cru qu’une série comme Unité 9 aurait lancé une nouvelle tendance, mais faut croire que non. Bon, je vais arrêter de me plaindre immédiatement avant de sonner comme un auteur de cinéma qui chiale que tout l’argent va aux films commerciaux au lieu des leurs, évidemment meilleurs.
– Alors ? Intéressé par le projet ? me demande le Producteur.
Tel un politicien devant un pot-de-vin, j’accepte le contrat me disant que si ce n’est pas moi, un autre le fera à ma place, alors aussi bien que ça soit moi !