De La Paz à Wall Street
Ils font des marches tous les jours, c’est incroyable, tous les jours ! C’est ce que me racontait mon amie Nargess en rentrant de Bolivie il y a quelques semaines. Aucun doute possible, son voyage l’avait marqué. Engagée socialement à Montréal-Nord, il est peu surprenant qu’elle ait tant aimé un pays qui connaît une véritable ébullition sociale. Ce qui était imprévisible toutefois, c’était que Nargess retrouve une telle atmosphère à son retour, ici, en Amérique du Nord.
Plusieurs personnes ont vu leur vie changer après la mort de Fredy Villanueva en août 2008. C’est le cas de Nargess. Cette Nord-montréalaise d’origine libanaise s’est engagée dans la lutte pour la justice sociale, notamment au sein de Montréal-Nord Républik. Dans son cas, cette soif de justice a littéralement relancé ses études et l’a fait s’inscrire dans un stage de solidarité internationale qui l’a menée en Bolivie.
Au sein d’une famille autochtone de La Paz, capitale de la Bolivie, Nargess a connu un peuple en lutte contre les inégalités sociales, la colonisation des grandes multinationales et pour la justice climatique, comme je le relatais dans une chronique de l’an dernier. Ce pays, le plus pauvre de l’Amérique du Sud, s’est retroussé les manches et exige que le monde change. Exige une meilleure répartition des richesses et un meilleur usage des ressources de la Terre. Les gens s’y battent pour tout, et ils gagnent.
C’est donc humble et très inspirée que Nargess est revenue à Montréal.
Mais c’est alors que s’est produit un phénomène singulier. Le choc culturel du retour, celui où l’on se bute durement à la routine blasée d’une société riche et indifférente, n’a été que partiel puisque ici même, au Nord, les gens ont commencé à manifester avec une vigueur inédite depuis que ma génération est au monde.
C’est un peu comme si Nargess avait réussi à passer les douanes avec un souffle révolutionnaire dans ses bagages… Bien joué camarade.
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En septembre, j’écrivais une chronique sur les sombres perspectives économiques en Occident, puis une autre sur l’importance de l’engagement citoyen. J’évoquais alors la dégradation inquiétante de conditions socio-économiques de nos pays du Nord, et j’expliquais aussi comment j’avais l’intention de ne pas demeurer les bras croisés.
Mais ce que je ne m’imaginais pas vraiment, c’est que la société se mettrait à bouger, vraiment, dès maintenant.
Depuis dix ans, j’observe avec admiration ce qu’accomplissent les peuples de l’Amérique latine. Il vient un moment où l’on se demande s’il est possible que les gens de notre monde soient devenus définitivement apathiques et cyniques même s’ils comprennent que les choses ne tournent pas rond. Comme dans la fameuse chanson de Leonard Cohen : «Everybody knows that the boat is sinking, everybody knows that the captain lies». Les gens attendent qu’on finisse de couler en se payant un peu de bon temps en attendant.
Or, ce qu’on vit désormais au cœur même des États-Unis (!) et de l’Europe au complet, c’est précisément un sursaut de volonté auxquels plusieurs ne croyaient tout simplement plus. Les gens qui occupent massivement les métropoles du monde entier le font avec une telle conviction que le phénomène n’appartient plus à la « tactique politique », comme l’est pourtant à la base une occupation, mais qu’il s’inscrit désormais dans un registre culturel de notre civilisation. Cette contestation est profonde.
Comme en Bolivie, les citoyennes et les citoyens exigent un autre monde.
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Évidemment, vous croiserez régulièrement Nargess à la Place du Peuple de Montréal, ce qu’on appelait le Square Victoria avant le début de l’occupation. Business as usual, version militante. Aux dernières nouvelles, l’occupation grandit et l’espace manque, en dépit du temps automnal qui s’étend lentement mais sûrement sur la ville.
On y projetait d’ailleurs dimanche soir République, un abécédaire populaire, le nouveau documentaire d’Hugo Latulippe. Il s’agit d’une série d’entretiens avec une cinquantaine de QuébécoisEs qui vise à tirer la matière brute d’un nouveau projet de société. Le timing de ce film est une preuve supplémentaire que les idées d’un renouveau social sont dans l’air. Je vous le recommande chaudement ; il sera en salle dans les prochains jours.
En attendant « Occupons Montréal-Nord », allez faire votre tour au centre-ville. Le changement social est là pour rester…