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Mieux vaut tard que jamais

Par une affreuse journée d’hiver, une journée mouillée et grise de surcroît, je me suis décidé à régler une affaire qui traînait depuis longtemps. Je suis débarqué de l’autobus 69 Gouin devant le parc Sauvé que j’ai traversé tant bien que mal vers la Polyvalente Calixa-Lavallée. L’objectif : remettre à la bibliothèque de cette école secondaire un roman « L’Attrape-cœur », de J.D. Salnger. Le seul hic, je l’avais emprunté… quinze ans auparavant !

Mieux vaut tard que jamais, dit-on. Mais, mais ce n’est pas toujours si simple. Récemment, une femme de Shawinigan a été condamnée à onze jours de prison à la conclusion d’une longue affaire qui s’étaient amorcée par un document non remis à la bibliothèque municipale de Repentigny.

Je savais bien que je ne risquais plus d’être retracé par une école secondaire. Ces établissements ont bien d’autres chats à fouetter que de pourchasser les élèves qui apprécient la lecture au point d’accumuler les livres. Mais il y a aussi une question d’honneur dans tout ça.

J’ai souvent repensé à la bibliothécaire de l’époque, que j’appréciais. Même si elle ne travaillait probablement plus à Calixa-Lavallée aujourd’hui, je me suis dit que je devais coûte que coûte remettre ce livre que j’avais retrouvé dans un ménage de ma bibliothèque à moi. Je ne l’avais pas trouvé si bon que ça en plus, ce livre, et je ne voyais pas trop à l’époque pourquoi ce roman avait poussé l’assassin de John Lennon à commettre son crime.

Alors, j’ai décidé de m’acquitter cette tâche par une horrible journée pluvieuse d’hiver. On nous a réellement volé la beauté de l’hiver. Toutes ces flaques d’eau grisâtres et ces amas de neige, de sable et de sel plutôt que la jolie couverture blanche qui recouvre les imperfections de la ville. Un temps tiède et incertain plutôt qu’on bon froid, purifiant et sain.

On a besoin du bruit des grosses bottes d’hiver qui écrasent la neige pour renforcer notre identité nordique. Ou la partie de notre identité qui est nordique, si vous préférez.

Je m’approchais de l’école. Il avait raison ce prof de religion à l’époque, Monsieur Bourque, je crois. Il se désolait de voir que Calixa-Lavallée ressemble davantage à une prison qu’une école. Je fais moi-même la blague aux visiteurs de Montréal-Nord et tous s’indignent d’apprendre qu’ils nous ont mis une « prison » là, dans le milieu de l’arrondissement. Avec les années, des administrations ont tenté d’adoucir un peu l’inhumanité du ciment de la bâtisse. La tentative est louable, mais le succès est mitigé.

J’ai été satisfait de constater qu’on avait remplacé une partie de la piste d’athlétisme par des mini-terrains de soccer ; je ne les avais pas remarqués avant cette journée-là. J’ignore si l’arrondissement a été impliqué dans ces rénovations mais on pourra au moins associer l’ère Claudel Toussaint à l’époque où Montréal-Nord est devenue une « nation » de foot. Et avec l’Impact qui débute ces jours-ci dans la Première division nord-américaine de soccer, on peut dire que sur ce front, on n’aura pas été à la traîne du reste du Québec.

Il y avait de la musique. Forte. Par une pure coïncidence, je tombais en pleine journée blanche à Calixa. On se rappellera que, pour le meilleur et pour le pire, la journée blanche y est devenue une activité sédentaire l’an dernier. Évidemment, le temps salaud l’avait transformé en journée grise, mais il ça ne décourageait pas trop la bonne humeur des élèves et, par effet de surchauffe, celle des enseignants. Il y avait des jeux gonflés, une tente d’armée et une légion de PK Subban énergiques qui disputaient un match de hockey.

Mais la plupart d’entre eux n’étaient pas en train de profiter de la journée grise, ils étaient déjà rassemblés devant les porte de l’école, impatients d’entrer à l’intérieur.

Comme à l’époque où j’y étais élève !

C’est drôle d’y penser à posteriori. La plupart d’entre eux sont impatients d’entendre la cloche de fin de journée qui leur redonnera leur liberté (ils ignorent pour le moment que la vraie liberté se trouve dans l’éducation et pas en dehors !), mais ils se battent pour être les premiers à rentrer dans l’école sur l’heure du dîner…! Les enseignants y font des tours de garde pour contrôler la foule qui grouille et qui s’impatiente.

Je n’ai pas eu trop de mal à passer la sécurité. J’ai dit que j’avais affaire à la bibliothèque. C’était la pure vérité. On m’a escorté.

Une fois à l’intérieur, je me suis rappelé des grillages qu’il y avait à mon époque autour des cases. Aïe, même à l’intérieur, c’était comme une prison… Je n’ai pas eu de vague de nostalgie comme je l’espérais. J’étais trop occupé à me demander si le livre remis en retard me mènerait en prison. La vraie prison, j’entends. Comme la femme de Shawinigan.

La bibliothèque aussi avait fait l’objet de rénovations. Elle était plus éclairée mais aussi plus vide que dans mon souvenirs. C’est légitime, en matière d’archives et de références : il y a beaucoup de choses qui se font désormais dans le monde virtuel qui, on le sait, prend beaucoup moins d’espace que des rayons de livres massifs et encombrants.

Une jeune femme est venue vers moi et m’a demandé ce qu’elle pouvait faire pour m’aider. Je lui ai dit que j’aimerais remettre un livre emprunté durant les années 90. Elle a semblé un peu amusée de la situation (personnellement, je l’étais beaucoup), m’a remercié pour le livre et ne m’a imposé aucune amende ni peine de prison.

Sans faire plus d’histoire, je suis parti. J’étais de bonne humeur même si la température était toujours aussi dégeulasse. Je venais de régler une affaire qui traînait depuis longtemps. Mieux vaut tard que jamais, des fois.

Pour m’écrire : ted_hebert@yahoo.fr

Guillaume Hébert

 

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