Faire ce que dois
En guise de célébration du premier jour du Salon du livre de Montréal, le Devoir invite depuis trois ans une batch d’écrivains qui ont pour mandat d’écrire le journal du premier jour du Salon.
Ça commence à 10h, mais comme j’ai lu l’invitation en vitesse, j’arrive à 9h, heure à laquelle commence normalement une journée de travail, non! Pas grave, j’ai tout le café et tous les muffins pour moi tout seul.
Tout le monde arrive enfin, la salle de rédaction double sa capacité d’accueil, les journalistes rencontrent les écrivains, les écrivains qui se connaissent déjà s’embrassent, un peu nerveux, c’est le Devoir, quand même, et nous serons tous utilisés en dehors de nos compétences et de nos champs d’activités habituels, tous projetés hors de nos zones de conforts.
La direction nous réunit et nous souhaite la bienvenue, puis nous partons avec les journalistes avec qui nous avons été matchés. Pour ma part, je commence la journée avec Marie-Andrée Chouinard et j’ai donc droit à un bureau fermé. Me sens boss! J’adore…
Marie-André me passe un papier qu’elle appelle l’ordo. Ça vient d’une agence de presse et ça donne les »news » à fouiller. On y dit que Quebecor annoncera des coupures chez Sun média, en matinée. On essaie d’avoir une entrevue avec PKP, rien à faire : le monsieur ne veut pas.
Je m’inscris à une conférence de presse par téléphone. Ça se passe juste en anglais, avec de gros accents »québs » à couper au couteau. C’est bizarre un peu, mais c’est surtout d’une platitude infinie.
Pas trop envie de faire ce papier, j’avoue.
Midi, réunion quotidienne, on se fait présenter le contenu du journal par les directeurs des sections. On m’assigne un autre texte, puis on me retire celui de Sun Media pour le refiler à Marie-Hélène Poitras. Plus tard, quand je lui transmettrai mes notes, elle me regardera avec un air de cochère fâchée. J’ai eu un peu peur de me faire arracher les bottes et de terminer dans le canal Lachine… (ref : Griffintown, Alto)
Je me sauve en courant avec Brian Myles, mon nouvel ami. Brian est responsable de la couverture de la politique municipale. On roule vers NDG et la conférence de presse de Michael Applebaum. On »speed » ensuite vers l’hôtel de ville pour recueillir les commentaires de Mme Harel, de M. Deschamps et, on espère, de Richard Bergeron. Nous aurons les deux premiers, en »scrum », mais le dernier ne se pointera pas.
Retour au Devoir, Brian apprend que MON texte sera en Une du journal… et il le »tweete ». Petite montée de pression, sueur froide.
Il est 17h et ça commence à sentir le chauffé dans mon t-shirt. J’ai un texte de 6000 signes à produire et ce type de journalisme journalistique pur est assez loin de moi pour que les mots ne tombent pas aussi aisément qu’ici, par exemple. Je dois m’en tenir aux faits. Ne pas glisser dans le commentaire éditorial. Je ne suis pas en train d’écrire une chronique, ni un billet, ni une joke. Mon texte va faire la Une du devoir, crisse! Faut que je sois à la hauteur.
À un moment, le chef de pupitre passe et me dit qu’il va changer la géographie de mon texte. Heu… Ça veut dire que la présentation sur mon écran va changer et que je vais écrire directement dans la page montée du Devoir, dans le logiciel de mise en page. Ça veut dire que je vais avoir la Une en pleine face le reste de la journée. Re-petite hausse de pression. On me donne jusqu’à 20h.
Bryan dépose les citations recueillies sur mon écran d’ordi. Je compose, je raconte l’imbroglio, je décris les propositions de Michael Applebaum, les réactions des uns et des autres. Ça spin dans ma tête et sous mes doigts. Serge Truffaut passe de temps en temps et déconne sur le fait que j’ai un bureau fermé et qu’il a dû, lui, écrire son édito en pleine salle de rédaction et, qu’en plus, il a été assigné à la dernière minute.
Il me fait rire, mais ne me déstresse en rien.
Les autres finissent leurs textes un à un et les pupitreurs passent de plus en plus souvent par mon bureau. Finalement, Brian m’édite et c’est un go! On cale un titre, et comme c’est le Devoir des écrivains, on accepte le mien : Rififi pour la mairie
(http://www.ledevoir.com/politique/montreal/363914/rififi-a-la-mairie)
Puis je tourne en rond, en descente de buzz intense, d’une grosse dope, et déjà je craignais le manque. Ma seule journée au Devoir est finie, terminée, du passé. Pouf…
Je ramasse mes affaires. Je salue tout le monde, je donne des becs aux filles et je serre les mains des gars, je remercie tout le monde.
Je recommencerais n’importe quand…