Des Gorilles à la guerre
Mercredi 18 mai. Frances Foster se lève et accomplit sa routine quotidienne. Vers midi, elle décide de sortir. Elle a l’habitude de traverser un espace de verdure situé au coin des rues Beaubien Ouest et Saint-Urbain, le « parc des Gorilles ». Mme Foster affectionne ce site qui ne se trouve pas très loin de chez elle. Elle y a parfois vu quelques sans-abris l’été. Ce n’était un secret pour personne. Les résidents les ont surnommées les « gorilles » puisqu’ils habitaient littéralement dans la luxuriante végétation de cette ancienne emprise ferroviaire désaffectée.
Mme Foster est si attachée à celui-ci qu’elle en parlait régulièrement à ses voisins, dont Patricia Lucas. Toutes deux étaient réjouies par les promesses faites par la Ville. On parlait d’investir dans ce lieu, d’en faire un véritable espace de détente, un milieu naturel favorisant la biodiversité. Or, ce mercredi-là, Frances arrive et constate l’inimaginable: tous les arbres avaient été coupés. Il ne reste rien.
Après un séjour à Vancouver, Frances Fosters est revenue s’installer dans sa ville natale, Montréal, pour entamer un baccalauréat en Beaux-Arts à l’Université Concordia. Depuis 20 ans, elle habite dans le secteur Marconi-Alexandra. Artiste peintre de profession, elle y a un studio où elle vit et travaille. « Dans les années 90, il n’y avait que d’immenses bâtiments industriels, dont mon immeuble qui appartenait à un ancien imprimeur. Le propriétaire voulait régénérer ce quartier à l’aide d’artistes.», explique l’artiste avec un charmant accent anglophone. Une fois à l’aise dans son nouveau studio, Mme Foster a décidé d’explorer les environs. « J’ai découvert par hasard le parc des Gorilles en 92 ou 93. Quand j’ai vu ce parc, je suis tout de suite tombée en amour avec le site. »
Avoir une fôret urbaine
Pour Mme Lucas, c’était exactement le même coup de foudre. Résidente du quartier, elle est très réservée sur sa vie privée. Ce n’est que lorsqu’on lui parle du parc qu’elle s’enflamme. « Nous étions complètement dévastés le 18 mai. C’était un choc énorme pour plusieurs raisons. D’une part, c’était des arbres matures de plus de 30 ans! D’autre part, on ne comprenait plus rien. On nous avait promis que ce site allait devenir un parc. Comment un site comme celui-ci se soit complètement évaporé du jour au lendemain? », demande-t-elle. « Pour nous, c’était une manière de nous reconnectés avec la nature », ajoute Mme Foster en m’expliquant pourquoi ce parc était si important pour les résidents du secteur. « C’était un rêve pour nous que d’avoir notre forêt urbaine. »
Paradoxalement, cette crise aura rapproché les résidents de Marconi-Alexandra. « Juste avant ce saccage du terrain, nous préparions un nettoyage du site par l’entremise du groupe Opération avenue du Parc », explique Mme Foster. Avec la coupe des arbres, ce groupe est rapidement devenu le fer de lance du mouvement de contestation. Les citoyens se sont réunis pour préparer leur présence au Conseil de ville de lundi dernier. Certains, comme Frances à C’est bien meilleurs le matin, se sont directement adressés aux médias. Le maire de l’arrondissement, M. François Croteau, s’est même allié à eux contre le propriétaire du site, Olymbec. Les « Gorilles » étaient les nouveaux indignés.
Dans ce bras de fer, les élus de ce secteur viennent d’imposer une réserve à des fins de parc pour le site. Pour l’instant, la balle semble être dans le camp de la compagnie de l’industrie immobilière. « Elle est dos au mur, avance Mme Lucas. Bien sûr, nous sommes très contents. Mais nous sommes conscients qu’Olymbec est toujours propriétaire du site. Sincèrement, nous aimerions que le parc revienne comme il était et que notre forêt urbaine voit le jour. » L’histoire n’est donc pas terminée. Au contraire, il semblerait que ceci ne soit que le début d’une longue guerre d’usure. Une guerre que les Gorilles promettent de continuer à livrer.
Pour plus d’information sur le groupe Opération avenue du Parc, consulter leur page Facebook.
Rémy-Paulin Twahirwa