La petite mafia des terres amazoniennes
L’invasion de terres n’est pas un phénomène récent dans les pays en voie de développement. Ce qui pouvait être perçu comme un geste visant à assurer sa survie s’avère plutôt être un commerce lucratif. Et rien ne semble pouvoir arrêter ces petites mafias de proliférer en Amazonie.
Imaginez un peu la scène. Le verger qui longe la route que vous empruntez chaque matin a été dévasté du jour au lendemain. Des gens du voisinage construisent des abris de fortune et ont la ferme intention d’y demeurer plusieurs années. Au Québec, ce serait surréel. Ici, dans l’Amazonie péruvienne, c’est monnaie courante.
Dans la nuit du 13 au 14 septembre dernier, près de 300 habitants de la ville de Pichanaki sont arrivés dans une orangeraie pour occuper illégalement 25 hectares en bordure d’une route. En moins d’une semaine, 2 000 personnes s’étaient établies sur ce terrain. Lors de notre passage dans la région en décembre, trois camions de machinerie lourde s’affairaient à tracer des rues pour le compte des occupants, tandis que certains habitants dotaient leur maison de murs de ciment. Le propriétaire a porté la cause devant les tribunaux, mais pendant ce temps, les envahisseurs consolident leur position.
Ce genre d’invasions est fréquent dans la vallée du Péréné, où se trouve Pichanaki, une ville née elle-même… d’une invasion dans les années 1960. Les exemples ne manquent pas. En août 2011, un groupe de 200 envahisseurs, toujours de Pichanaki, a pris possession d’un vaste terrain en bordure de la rivière. L’intervention sanglante de 100 policiers quelques jours plus tard n’y a rien changé. Les occupants sont demeurés sur place et sont là pour rester.
«Quelqu’un qui possède une terre doit payer un gardien pour la surveiller ou construire une enceinte s’il ne veut pas se faire envahir, commente Annibal Zavala, un résident de la région dont la fermette est occupée par un petit groupe d’indésirables. Vu que la bureaucratie est très lourde et très coûteuse, beaucoup ne font pas apporter les changements de propriété nécessaires au cadastre. Les envahisseurs profitent de ce vide juridique.»
Lorsqu’il s’agit de terres publiques, le gouvernement finit par octroyer les titres de propriété aux envahisseurs après quelques années d’occupation. Plusieurs sources nous ont affirmé que de riches commerçants de la région financent des familles entières pour qu’elles envahissent des terrains. Une fois les titres concédés par l’État, les occupants revendent au prix fort en toute légalité, et les commerçants qui les appuyaient reçoivent un pourcentage de la vente.
En réaction à ces voisins dérangeants, plusieurs agriculteurs de la zone ont fait clôturer leurs vergers et leurs plantations. Un peu partout, des pancartes promettent des représailles en cas d’infraction. Par ailleurs, les comités d’autodéfense locaux disent avoir reçu des menaces.
Dans plusieurs villes de la région, le problème est similaire. Un propriétaire terrien de Satipo nous a affirmé avoir constitué une milice armée pour rappeler à ses voisins envahisseurs qu’il les attendait de pied ferme. «Il faut arrêter ces gens-là avant qu’ils occupent un lieu. Après, il est trop tard», constate-t-il.
Nación Ashaninka : Une armée prête à se défendre
Jorge Macuyama est le chef de la communauté de Nación Ashaninka, dans la vallée de la rivière Pichis. Depuis 2004, les autochtones des villages voisins éprouvent de sérieux problèmes d’invasions. «Des colons venus des Andes sont venus louer un lopin de terre pour cultiver le café. Puis, d’autres se sont établis. Ils ont construit leur maison, ouvert leurs commerces. Maintenant, ils ne partent plus», raconte-t-il.
Le chef ashaninka croit que les autorités locales favorisent le parti des envahisseurs. «Jamais on ne nous a aidés à formaliser la possession de nos terres. Les colons arrivent avec beaucoup d’argent. Ils ont la loi de leur côté, qui leur dit que la terre appartient d’abord à celui qui la cultive; ensuite, ils ont avec eux les policiers. La situation est injuste», affirme Jorge Macuyama, qui estime que près de 3 000 colons illégaux vivent dans la vallée du Pichis.
Pour l’instant, les communautés autochtones se préparent au pire. «Nous mettons sur pied une armée ashaninka prête à défendre nos droits. Nous avons mis en déroute les terroristes du Sentier lumineux dans les années 1990. S’ils viennent chez moi, je les chasse à coups de fusil. Nous ne cherchons pas les problèmes, mais nous exigeons le respect. Ils envahissent parce que les autorités les laissent faire. L’invasion aura lieu chez moi, tôt ou tard – mieux vaut être prêt.»
Série Amazonie
À lire cette semaine :
- Jeudi. Près du tiers de la production de cocaïne du Pérou provient de la vallée des rivières Apurimac, Ene et Mantaro, où un conflit s’enlise entre l’armée et les narcotrafiquants.
- Vendredi. Au cœur de l’Amazonie péruvienne, une poignée de professeurs luttent pour la survie culturelle de leur peuple.