Sortir l’esclavage de l’oubli
L’esclavage est d’actualité ces jours-ci en France, premier pays du monde à avoir adopté une loi reconnaissant la traite négrière comme un crime contre l’humanité.
Une gerbe présidentielle a été déposée vendredi au Jardin du Luxembourg, et François Hollande a évoqué le «devoir de mémoire», tout en cadenassant la porte à des compensations financières.
À l’évidence, si, depuis 2001, le 10 mai a été institué Journée nationale de commémoration de l’esclavage, les souffrances, elles, ne sont pas monnayables.
Le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) ne l’entend pas ainsi. Il a réclamé aujourd’hui des espèces sonnantes et trébuchantes à la Caisse des dépôts et consignations. La banque d’État est accusée d’avoir forcé Haïti à payer 90 millions de francs or (l’équivalent de 20 G$) pour compenser les propriétaires d’esclaves ayant tout perdu lors de l’indépendance de la riche colonie.
En 1804, aussitôt libérée, Haïti (qui s’appelait Saint-Domingue dans sa phase coloniale) est donc rançonnée. Les chaînes de son endettement pèseront lourd tout au long de son histoire.
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Contrairement à la perte du Canada, celle de Saint-Domingue sera dure à avaler pour la France. L’île fournit les trois quarts du sucre mondial. Un véritable eldorado qui alimente près des deux tiers du commerce extérieur français. Ce n’est qu’en 1838 que la France reconnaîtra Haïti et signera un traité d’amitié avec la première république noire du monde. Dans sa démarche, le CRAN s’inspire d’une plainte collective déposée aux États-Unis il y a une dizaine d’années, au nom des 35 millions d’Afro-Américains descendants d’esclaves.
La Bank of America, JP Morgan Chase et les assurances Aetna avaient alors reconnu avoir profité de la sueur des esclaves pour s’enrichir. Ils financent aujourd’hui des bourses d’études pour des jeunes des ghettos noirs.
À défaut de compensations financières, la France, terre des droits de l’Homme, ne peut-elle pas s’investir dans des réparations morales? L’Hexagone a plus de 10 000 musées, mais aucun n’est consacré à l’esclavage. Contrairement à l’Angleterre qui en compte un à Liverpool.
Deux grandes villes, Bordeaux et Nantes, doivent une bonne partie de leur richesse à la traite négrière française commencée au milieu du XVe siècle. C’est là un sujet qui fâche, divise. Il est préférable de ne pas trop en parler. Au total, en 3 siècles, plus de 10 millions d’Africains ont fait le voyage sans retour vers le Nouveau Monde.
10 % d’entre eux auraient été enchaînés sur des navires français. Saint-Domingue recevait au moins un demi-millier de négriers chaque année.
Une compensation financière à Haïti serait salutaire, mais ne poindra jamais à l’horizon.