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Apprendre à lire, à écrire et… à recycler dans la Cité des détritus

Photo: Elisabeth Braw

Au milieu des taudis qui pullulent dans les îlots de pauvreté urbaine, une école de recyclage située dans le quartier Manshiet Naser, en périphérie du Caire, donne un nouvel espoir aux jeunes illettrés.

«Je m’appelle Youssef et j’ai 16 ans. Je vais à l’école depuis trois ans. Avant, je n’allais pas à l’école. Il y a cinq enfants dans ma famille, en plus de mes parents. Je travaille, mais à la fin de chaque journée je vais à l’école. J’apprends l’arabe et le théâtre. J’apprends aussi à utiliser un ordinateur. Avant de venir à cette école, je ne savais ni lire ni écrire. Maintenant, je sais.»

Le quartier où vit Youssef se nomme Manshiet Naser. Il est plus connu sous l’appellation de la Cité des détritus, et c’est un des pires bidonvilles du Caire. Il abrite 60 000 personnes (dont 90 % sont des chrétiens coptes) et des tonnes de déchets, qui sont éparpillés dans les rues et les allées, et s’étendent jusque sous les portes des habitants. Les gens, ici, vivent grâce à ces poubelles – et même si Le Caire fait officiellement la collecte des déchets aujourd’hui, les résidants-vidangeurs sont plus que recherchés. «La mégapole produit 14 tonnes de déchets chaque jour», explique Ezzat Gendy, un activiste dont la famille vit à Manshiet Naser depuis que son grand-père y a déménagé il y a de cela 60 ans. «Les zabbaleen [collecteurs de déchets] de Manshiet Naser recueillent 8 000 tonnes chaque jour. Il y a des multinationales dirigées par d’anciens généraux qui sont payées pour faire ce travail, mais elles ne font rien.»

«Notre santé en souffre, mais les résidants de Manshiet Naser ne font pas attention à leur santé. Ils tirent leur pain quotidien de ces déchets.»

Chaque Cairote paie un petit montant à un zabbaleen pour que celui-ci le débarrasse de ses poubelles. Toutes les grandes firmes se contentent de placer un grand conteneur le long de quelques rues, déplorent les citoyens de la capitale égyptienne. Et parce que ces conteneurs ne sont pas hermétiques, les animaux viennent s’y nourrir, dispersant les déchets dans la rue. Et puis, qui est prêt à parcourir deux ou trois pâtés de maisons pour se débarrasser de ses déchets?

C’est ainsi que les résidants de la Cité des détritus sont devenus des piliers de la vie moderne du Caire. Pour atteindre le bureau d’Ezzat Gendy, il faut traverser des piles de déchets, s’extirper de sa voiture et dépasser des groupes de femmes qui trient les rebuts destinés au recyclage. «Il y a six villages de zabbaleen au Caire, et le nôtre est un des plus grands. Nous recueillons, trions et recyclons les déchets, et puis nous revendons ce que nous recyclons», explique M. Gendy.

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Pilier de la vie moderne, certes, mais que faire quand on ne sait ni lire ni écrire? Les parents ne peuvent offrir d’éducation à leurs enfants et, en plus, ils ont besoin d’eux pour le travail. Heureusement, il y a l’école de recyclage mise sur pied par Ezzat Gendy, que fréquente Youssef. Dans cette nouvelle «école», les jeunes apprennent les mathématiques et l’alphabet. Un enseignant montre un panneau où s’affichent les noms de toutes les marques populaires de shampoing : ce sont les mots que les enfants doivent apprendre. À la table voisine, on recycle des bouteilles de plastique; dans un coin, des caisses contiennent des milliers d’entre elles. Ainsi, les enfants amassent de l’argent pendant les classes – une nécessité pour leur famille. «Nous n’avons aucun horaire», raconte la directrice, Layla Zaghlol. «Les garçons viennent ici comme ils peuvent, jusqu’à ce que nous fermions à 20 h. Quand ils ne sont pas ici, ils travaillent.»

Mais comment parvient-elle à attirer les enfants à l’école après leurs heures de travail? C’est simple, explique Mme Zaghlol : «Le plus vous venez, le plus de bouteilles vous pouvez recycler.» Abanub, âgé de 12 ans, explique pourquoi il vient à l’école. «Parce que cela m’aidera dans mon travail», dit-il avant de retourner nettoyer de vieilles bouteilles de shampoing, emplissant d’un parfum agréable une école empestée, normalement, par les déchets qui jonchent la rue.

Abanub, 12 ans, collecteur de bouteilles de shampoing au Caire

«Mon nom est Abanub. J’ai 12 ans et je vis à Manshiet Naser. J’ai [il compte sur ses doigts] 12 frères et sœurs. Le matin, je me lève à 4 h pour recueillir les déchets des habitants du Caire. Puis, mon père, mes frères et moi les rapportons à la maison pour que ma mère et mes sœurs les trient.»

Tandis que les autres garçons sont assis autour de petites tables pour apprendre à écrire et à compter, ou font la file pour obtenir un ordinateur, Abanub trie et nettoie une bouteille de shampoing. Puis une autre. Et encore une autre…

«Je viens à l’école depuis un mois, après le travail. Avant ça, je n’allais jamais à l’école et je ne savais ni lire ni écrire. J’ai appris à lire les étiquettes sur les bouteilles de shampoing. Je suis payé pour recycler les bouteilles de Procter & Gamble, donc j’ai appris à lire la marque des bouteilles de shampoing de P&G.»

«Après, je classe les bouteilles. Celles de P&G vont dans une boîte, et les autres vont dans une autre, et je les recycle. J’ai oublié de vous dire que j’apprends aussi à lire le nom des rues pour savoir où je suis et où je dois aller. J’apprends aussi les mathématiques pour pouvoir compter ce que valent les bouteilles de shampoing et combien je dois en retirer.»

La cité des détritus et ses zabbaleen

  • Routine quotidienne. Les zabbaleen utilisent des chariots traînés par des ânes pour recueillir les déchets du Caire. Puis, ils trient et ils vendent les objets recyclés à des intermédiaires.
  • Efficace. Les zabbaleen recyclent 80 % des déchets qu’ils collectent. Les firmes de collecte de déchets, elles, en recyclent 25 %.

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