Mandela, icône malgré lui
Tout sauf un saint! Nelson Mandela l’a souvent répété. Sans fausse modestie. Sa vie n’a pas été exemplaire. Mais, dans un monde en quête de héros, il a été canonisé politiquement bien avant de mourir.
«Les saints devraient toujours être présumés coupables avant d’avoir prouvé leur innocence», disait George Orwell, l’auteur de 1984, en parlant de Gandhi, auquel Mandela est d’ailleurs comparé.
Que reprocher à l’icône mondiale du pardon et de la réconciliation, à la conscience morale d’un continent tourmenté? Le premier président noir (1994-1999) de l’Afrique du Sud «arc-en-ciel» ne s’est pas vraiment attaqué de front aux multiples problèmes de son pays après la fin de l’apartheid, le cancer raciste.
La redistribution promise des terres agricoles, détenues à 87 % par des fermiers blancs, au profit des fermiers noir, ne s’est pas faite. La lutte contre le sida a été négligée, même si l’Afrique du Sud détenait déjà le record mondial du plus grand nombre de séropositifs.
Mandela a rassuré les investisseurs étrangers, privilégié la croissance économique sur la distribution des richesses, «oublié» la lutte contre la corruption. Ses successeurs l’ont imité. Résultat : le plus riche pays africain est le champion du monde de l’inégalité. Sur le plan international, Mandela considérait Mouammar Kadhafi comme un «frère», un «guide», un «bâtisseur». Il est vrai que le colonel libyen soutenait son parti, l’African National Congress (ANC), quand il était un mouvement de libération clandestin.
Mandela a surtout été un président de cérémonie. Le véritable pouvoir était entre les mains de Thabo Mbeki, son vice-président, auquel il avait rapidement abandonné la gestion du pays. Lui assurait sa transformation pacifique en misant sur sa rhétorique consensuelle.
À 81 ans, il tire sa révérence pour plonger dans des actions caritatives, dont la lutte contre le sida. Un seul mandat lui suffit. Il aurait pu alors glisser lentement de son piédestal pour ne pas avoir fondamentalement changé la vie des Noirs.
Sans doute a-t-il été «sauvé» par le problème d’image de ses deux successeurs. Mbeki a toujours été distant et froid et l’actuel président, Jacob Zuma, a déjà été inculpé pour fraude et corruption. Tout cela n’a fait que renforcer son aura. Il a été une icône malgré lui.
Avec la fin de la domination blanche, le pire a souvent été prédit en Afrique du Sud. S’il n’est jamais arrivé, c’est grâce à Nelson Mandela. Une flamme s’est éteinte en Afrique du Sud, sur le continent et dans le monde.