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Un gars (pas) comme les autres

personnes à mobilité réduite
Martin Dion et Laurent Morissette, membres du RAPLIQ. Photo: Emmanuel Leroux-Nega / Métro

CHRONIQUE – Salon du livre de Montréal, novembre 2018. De façon inopinée, voire impromptue, débarque à ma table de dédicace un bulldozer de fauteuil roulant, version motorisée. Assis sur elle, Laurent Morissette.

«On est amis sur Facebook, je voulais venir vous dire un petit bonjour.»

Il a déjà, en main, deux ou trois de mes bouquins, que je signe l’œil hagard, perdu dans mes pensées. Comment et surtout, pourquoi diable quelqu’un en situation de handicap, paralysie cérébrale dans son cas, se casserait-il de la sorte – se déplacer ici, aller acheter les bouquins, etc. – pour un simple salut de courtoisie?  Les trucs signés s’ensuit d’ordinaire la classique jasette d’usage. Parle parle, jase jase. De pluie et de beau temps. Sauf que là, on est ailleurs. Un truc profond, chimique, symbiotique. Un coup de foudre d’amitié. Comme il en arrive de manière rarissime, à vrai dire, dans une existence.

Je l’introduis peu après dans mon cercle d’amis. Partys chez moi, à se briser le derrière (à traîner le sien) dans les marches. Pièces de théâtre. Bars. Restos. Visites impromptues chez lui, échanges de livres. Entrevue dans une vidéo à Métro pour parler de sa condition, de l’aide médicale à mourir. De son engagement dans le RAPLIQ (Regroupement des activistes pour l’inclusion au Québec), aussi, lequel œuvre pour une plus grande accessibilité aux services et institutions publics.

Épiphanie récente: j’invite Morissette dans mon cours de libertés publiques, dans le bloc du Droit à l’égalité. Qui de mieux, au fait? Sans notes, mais avec son manteau («non, enlève-moi le pas, c’est ben de trop trouble à remettre!»), il harangue la foule estudiantine avec la verve, et le verbe, lui étant typiques.

«Vous savez quoi?? Chaque fois que je dis à quelqu’un que je travaille, il a l’air surpris. Même chose quand je lui mentionne que j’ai des relations sexuelles. Bon, là-dessus, cependant, faut dire que je suis surpris, moi aussi.»

Les rires fusent. Classe charmée. S’ensuivra un exposé vif, rigoureux et touchant sur l’évolution des droits des personnes en situation de handicap. Point de départ? Le nazisme. Ça part fort, mettons…

«Dans les années 1930, nous étions considérés comme une ressource que nazis pouvaient utiliser afin de tester leurs technologies d’extermination. Parce que nous étions des taches, sur la société. Une bonne idée, donc, de se débarrasser de nous.»

Une frange silencieuse

L’échec du nazisme n’allait toutefois pas, de dire Morissette, régler aussi aisément l’affaire. Plusieurs années durant, cette frange de la population devait rester silencieuse, abandonnée, institutionnalisée. En proie, Québec inclus, aux plus grandes atrocités. Les Orphelins de Duplessis, entre autres, et déclinaisons sur thème: aucun accès à l’éducation, ni aux droits à l’égalité aujourd’hui garantis aux Chartes – sous réserve de l’usage tous azimuts des dérogatoires. La curatelle? Monnaie courante.

Né au début des années 1980, Laurent admet sa mi-chance. «Si j’étais né 10 ans avant, je ne serais probablement pas ici pour vous parler. Dix ans plus tard? Les technologies auraient assurément amélioré mon sort. Mais il en manquerait encore. Parce que si le Québec se targue d’être progressiste, la réalité est tout autre. Environ 50% des cliniques médicales nous refusent leurs soins, sans représailles, parce que le processus d’aide est jugé trop complexe. Appelons ça de l’ironie…»

Il enchaîne avec l’absence de moyens coercitifs assurant leurs droits. Sur le fait que moins du tiers des stations de métro de Montréal lui sont accessibles. Sur la réalité des transports adaptés, rendant sa vie sociale intermittente, au mieux.

Une métaphore, enfin, pour conclure:

«Vous savez, nous, tout ce qu’on veut, c’est être considérés comme des citoyens à part entière. Contribuer temps plein. Or, quand je vous vois monter les marches, progresser, je demeure, perso, derrière. Parce que j’en suis incapable, physiquement. Mais avec un peu de bonne volonté et de leadership politique, en prenant les mesures nécessaires, je pourrais vous rejoindre. À part entière.»

En 20 ans d’enseignement, jamais entendu une classe applaudir aussi fort, de façon sincère, sentie.

Je sais, Laurent, que t’aimerais bien être un gars comme tout le monde. Mais tu rêves en couleurs. Parce que tu vaux, déjà, bien davantage.

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