Société

Crise du SIDA: «Une journée il était en forme et la semaine d’après on le voyait plus, il était mort»

Michel Richard devant la Maison d'Hérelle qui vient accueille les personnes atteintes du VIH
Michel Richard devant la Maison d'Hérelle qui vient accueille les personnes atteintes du VIH Photo: Quentin Dufranne / Métro

À 60 ans, Michel Richard se souvient du nom de chaque personne qu’il a connue et qui a été emportée par la crise du SIDA. Depuis plus de 30 ans, il travaille à la Maison d’Hérelle, qui accueille les personnes séropositives. Il s’est d’abord battu pour le droit des LGBTQ2+ et aujourd’hui continue de se battre pour les victimes du VIH.


Michel quitte sa petite ville de Saint-Gabriel-de-Brandon à 16 ans pour Montréal, afin de vivre sa «vie gaie». Il y découvre une liberté qu’il n’avait jamais connue et y fréquente les bars gais, tels que le Jardin ou le Baraka.

«Je ressentais un grand besoin de me retrouver avec mes semblables, c’était la liberté pour moi d’être à Montréal et le VIH n’avait pas encore été identifié», explique Michel.

Ici, il pouvait vivre en toute «frivolité», comme il aime le dire. Les beaux hommes ne manquaient pas et la culture de la fête y était effervescente. À cette époque, tout se faisait dans la clandestinité, car la société réprimait sévèrement les minorités sexuelles et de genre.

«Si on se réunissait, on se faisait arrêter par la police, dit-il. Ils vidaient le club et tout le monde finissait au poste de police».

«Les gens commençaient à disparaître»

Michel était serveur dans un bar au moment de l’arrivée du VIH. Tout s’est fait «insidieusement», dit-il. On parlait alors de VIH surtout quand des célébrités y succombaient.

C’est en 1984 qu’on a commencé à voir les gens disparaître. Une journée il était en forme et la semaine d’après on le voyait plus, il était mort.

Michel Richard

Le VIH et les façons d’être infecté étaient encore méconnus. Selon Michel, le VIH était vu comme «la peste» et personne n’en parlait, par peur de se faire discriminer par les membres de la communauté et par le reste de la société.

«La première fois que j’ai entendu parler du VIH, c’était lorsque j’ai lu un article dans le Journal de Montréal où on parlait de ‘cancer gay’, dit-il. En ce qui me concerne, je ne me sentais pas concerné […] j’ai tourné la page en me disant ‘c’est une autre affaire pour essayer de nous contrôler’».

Différence entre VIH et SIDA

Une personne est dite séropositive lorsqu’elle est infectée par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH). Le VIH fragilise le système immunitaire et ouvre ensuite la voie à des maladies dites opportunistes. Si le VIH n’est pas traité correctement, on parle alors de SIDA, qui représente le stade avancé de la maladie. Ce sont les maladies opportunistes induites par le SIDA qui entraînent le décès et non le SIDA en lui-même.

«C’est ce jour-là que le SIDA est rentré dans ma vie»

Le 14 février 1989, Michel, alors âgé de 24 ans, rejoint à son domicile son colocataire de 22 ans, avec qui il partageait aussi des moments intimes. Tous deux devaient aller au restaurant. Une fois rentré, les lumières étaient très sombres et son ami était en sanglot.

«Je lui dis: ‘qu’est-ce que t’as?’ […] puis là, je l’ai eu dans la face. À travers les sanglots il m’a dit: ‘on m’a dit que j’avais le SIDA’, (mais) il y avait un mot d’ordre chez nous, comme partout, qu’était ‘on n’en parle à personne’, explique Michel. C’était clair que finir nos jours ensemble sur une chaise berçante, on venait d’oublier ça».

Son ami est ensuite tombé rapidement malade et est décédé la même année. Michel commence ensuite à s’impliquer auprès des personnes séropositives, à commencer par la maison Nazareth qui accueillait les personnes atteintes du VIH.

«La mort, ça a une odeur. Et il y avait tellement de décès (à la maison Nazareth) que j’avais l’impression que l’odeur ne partait jamais de la maison», explique Michel.

Alors que Michel militait pour les droits de sa communauté, il devait désormais se battre pour ses «sœurs qui étaient malades» (manière dont Michel et ses amis s’appelaient entre-deux). Il participait aux manifestations d’ACT-UP Montréal en bloquant la circulation sur Sainte-Catherine. Leur objectif était de «faire sauter» les dernières phases cliniques pour la commercialisation des médicaments.

«Ceux qui n’avaient pas le SIDA se disaient ‘quand est-ce que je vais l’attraper ?’ et ceux qui l’avaient déjà se disaient ‘quand est-ce que je vais mourir?’, explique Michel. À toutes les deux semaines, on allait à des funérailles».

Michel n’a jamais cessé de venir en aide aux personnes malades. Une de ses missions depuis le début est de veiller à ce que ces derniers puissent mourir dans la dignité.

Michel devant l’entrée de la Maison d’Hérelle; Photo: Quentin Dufranne / Métro Média

La culpabilité de ne pas être infecté

Michel a vu de très nombreuses personnes mourir du VIH. Il ne se cache pas d’avoir eu une vie sexuelle bien active à cette époque et pourtant, il n’a jamais été infecté par le virus.

«Les gens que j’ai connus dans les années 80 sont presque tous décédés (du VIH), dit-il. Je ne sais pas à quel saint j’ai prié, mais je ne l’ai jamais eu […] je mentirai de dire que je n’avais pas peur».

Michel se rappelle du jour où, pris de désespoir, un homme séronégatif s’est injecté volontairement le sang d’un autre homme séropositif pour être infecté.

«J’ai connu des gens qui se sont donné le VIH volontairement et ça m’avait effleuré l’esprit, explique Michel. Tu te dis comment ça se fait que moi je sois encore là et tu te sens coupable d’être là alors que tout le monde s’en va.»

Je m’étais dit que, dans le fond, c’est peut-être la seule chose à faire, car on va tous y passer.

Michel Richard

Un message à passer aux jeunes générations

Pour Michel, il est important que les jeunes se mobilisent davantage pour le plein accès à la médication. La prophylaxie préexposition (PrEP) n’est toujours pas remboursé à 100% au Québec, alors que cette pilule évite à plus de 90% les chances d’être infecté après avoir été en contact avec quelqu’un séropositif. Il en va de même pour la trithérapie.

Selon lui, donner accès au traitement pour le plus grand nombre permettra d’éradiquer le VIH. Il explique que l’inaccessibilité de la PrEP pour ceux qui ne peuvent pas se la payer ne fait que diviser une nouvelle fois la communauté. Pour Michel, cela rend de nouveau le VIH comme une «maladie de pauvre».

«Les jeunes aujourd’hui considèrent que le SIDA s’est réglé et que c’est une histoire de personnes âgées de mon âge et que ça existe pratiquement plus, dit-il. Les jeunes gais devraient davantage avoir l’oreille tendue sur ce que les gais plus âgés ont à leur raconter […] si c’était le cas ils feraient peut-être plus attention».

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