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Les subtils drapeaux rouges de la violence conjugale

Les trois quarts (75%) des homicides conjugaux au Canada ont eu lieu alors que la séparation était imminente. Photo: IStock photo

L’homicide ou la tentative d’homicide conjugal constituait le premier événement de violence physique pour près du tiers des victimes selon un rapport non daté du Lethality Assessment Program – Maryland Model for First Responders. Une statistique qui étonne alors que l’on a tendance à croire que seule la violence physique répétée peut mener à un geste aussi fatal.

Les campagnes de sensibilisation annuelles auprès de la population demeurent la façon la plus efficace pour aider à contrer la violence domestique et à faire connaitre les ressources disponibles pour les femmes qui en sont victimes. «SOS Violence conjugale et les maisons d’hébergement pour les femmes sont de plus en plus connues, mais il y encore des femmes qui, parce qu’elles ne vivent pas de violence physique, ne se rendent pas nécessairement compte qu’elles vivent de la violence conjugale», explique Mathilde Trou, coresponsable des dossiers politiques au Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale.

Il faut donc que les femmes s’identifient comme des victimes de violences conjugales quand elles vivent d’autres types de violences, appelées dans le domaine: le contrôle coercitif par le conjoint.

«Ces signes sont plus difficiles à repérer autant pour les femmes elles-mêmes que pour leur entourage. Cela englobe tous les petits trucs plus subtils de la part du conjoint pour contrôler tous les aspects de la vie de la femme. Il va lui dire des phrases comme: «Mais non, je n’ai jamais dit ça!» «Oui je me suis énervé, mais c’est parce que toi tu m’as dit ça.» «J’ai pété ma coche à cause de ton attitude!» Ce sont des hommes qui sont très manipulateurs et qui vont très vite réussir à porter le blâme sur la femme et ça va finir par rentrer dans la tête de la femme au fil du temps. Elle finit par le croire quand il lui répète que personne ne voudra jamais d’elle si elle le quitte.»

Ces labyrinthes psychologiques dans lesquels la femme est entrainée, petit à petit sans s’en rendre compte, sont épuisants et déstabilisants. Et il serait faux de croire que seules les femmes avec une faible estime d’elles-mêmes subissent ces violences. Ce type d’homme utilise plutôt leur intelligence et leur bon cœur contre elles, en les épuisant à essayer de trouver une logique ou un fil conducteur dans ses tactiques vicieuses.

«Ils vont vraiment appuyer sur tous les boutons possibles, sur toutes les brèches possibles de la femme pour les utiliser contre elle psychologiquement. Cette façon de déformer la réalité, on appelle cela du «gaslighting». Ils sont très forts pour ça et il n’y a pas de profil type de victimes. On le voit quotidiennement, les femmes qui viennent dans nos maisons ou qu’on accompagne de façon externe viennent de tous les types de milieu ou de niveau de revenu», constate Mathilde Trou. «Tout est mis en place de façon pernicieuse pour que, progressivement, une emprise presque totale prenne place dans la relation.»

Mieux évaluer les risques

La formation auprès des femmes victimes, de leurs familles, de leurs enfants et de leurs proches, ainsi qu’auprès des intervenants et des soignants dans tout le parcours de la femme violentée est également un point crucial pour renforcer le filet de sécurité autour de ces femmes. «Si toutes ces personnes peuvent mieux comprendre ces signes de contrôle, elles pourront elles aussi mieux intervenir auprès de la femme victime de violence conjugale et la diriger vers les ressources disponibles. Parce que présentement on voit que certaines femmes passent au travers des mailles du filet parce que certains premiers répondants ne sont pas formés pour reconnaitre ces signes.»

Mathilde Trou pense qu’il faut aussi qu’il y ait une meilleure évaluation des risques des conjoints violents qui passent par le système judiciaire et qui ressortent au bout d’un moment.

«Il y a déjà quelques mécanismes mis en place, mais il faut que l’évaluation des risques devienne systématique. Si on évalue que le conjoint est trop dangereux, il ne faut pas le laisser sortir de prison. On l’a vu dans quelques féminicides l’an passé, les femmes ou leur nouveau conjoint ont été tués par l’ex-conjoint violent sorti de prison. Il y a des mécanismes qui pourraient encore être renforcés. Si tous les intervenants du milieu judiciaires étaient mieux formés pour mieux percevoir les stratégies des hommes violents, cela permettrait de mieux détecter la réelle personnalité de l’homme. Les peines devraient aussi être adaptées à la violence et être plus dures. Mais on espère que les tribunaux spécialisés qui seront mis en place, ça changera enfin un peu la donne et que cela redonnera confiance aux femmes victimes de violence conjugale», exprime-t-elle.

Signes de contrôle coercitif à surveiller (1)

  1. Surveillance et interrogatoire. Le conjoint veut savoir où elle est, où elle va, avec qui en tout temps. Demande de texter à l’arrivée et au départ. Calcule le temps de déplacement. Demande un compte-rendu détaillé.
  2. Menaces de toute sorte: la garde des enfants, les menaces de mort, de la dénoncer aux services sociaux.
  3. Violence sexuelle. Pression pour plus de relations, pratiques dégradantes ou humiliantes, contrôle de la contraception et des grossesses.
  4. Détournement cognitif. Le conjoint pique des crises, insulte et agresse, puis quand elle le confronte à ce sujet, l’accuse d’exagérer ou d’inventer des histoires de toutes pièces.
  5. Violence économique. L’homme contrôle autant l’accès à l’argent qu’aux ressources essentielles comme la nourriture ou la salle de bain.
  6. Isolement. Fait en sorte d’empêcher la femme de voir sa famille et ses proches en filtrant les messages ou en faisant exprès de dégrader les relations, l’empêche de sortir de la maison par divers stratagèmes comme cacher les clés de l’auto ou ses chaussures.
  7. Violences physique et psychologique diverses.
  8. Blâme. Tout est de sa faute à elle. Menaces de suicide.
  9. Abus via les technologies. Lit ses messages, l’espionne, la suit en cachette.
  10. Humiliation. Commentaires rabaissants. Violence verbale. Le conjoint fait en sorte de l’humilier en public.
  11. Harcèlement. La traque la suit ou utilise des amis pour le faire pour lui. Textos à répétition, surveillance au domicile ou sur le lieu de travail.

Plein de femmes me disent : pourtant c’est le conjoint parfait. Et souvent c’est cela au début parce qu’il dévoile ses stratégies au fur et à mesure et au début c’est vraiment un prince charmant.

Mathilde Trou, Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

Un filet de sécurité pour les femmes victimes de violences

Depuis quelques années au Québec, des cellules de concertation ont été mises en place afin d’assurer un filet de sécurité autour des femmes victimes potentielles de violence. Ces cellules vont rassembler divers acteurs comme les maisons d’hébergement, la DPJ, les services de police, les groupes pour conjoints violents par exemple.

«Ce qui fait que dès qu’une situation qui pourrait mener à des violences ou à un risque d’homicide met l’un de ces acteurs en alerte, un drapeau rouge est levé. Alors, tous les acteurs vont mettre en place, rapidement dans la journée, un filet de sécurité autour de la femme, de ses enfants et même autour du conjoint violent s’il y a un risque de suicide pour qu’on évite un éventuel féminicide.»

Mathilde Trou affirme que beaucoup de femmes ont ainsi été sauvées d’un éventuel féminicide par ce genre d’intervention rapide de concertation. Dans les cas où le féminicide survient, souvent, c’était parce que la femme n’avait pas de réseau autour d’elle ou d’organisme au courant de sa situation.

«Ou dans d’autres cas, il n’y avait pas de violence physique dans la relation, mais au moment où la femme décide de le quitter, c’est là que le conjoint pète un câble et décide que si lui ne peut pas l’avoir, personne ne l’aura. Donc il la tue. L’homme sent que la femme sur laquelle il avait le contrôle va lui échapper et son geste d’égoïsme ultime est le meurtre. C’est sa façon d’avoir le contrôle de façon finale». 

La Loi dans les cas de divorce au niveau fédéral qui a été adoptée il y a deux ans, pourrait être un bon exemple à suivre au niveau provincial. «Cette loi oblige le juge à regarder, dans les demandes de divorce et de garde d’enfants, s’il y a présence de violence conjugale ou de contrôle coercitif pour déterminer le meilleur intérêt de l’enfant. Et s’il détermine qu’il y en a, c’est à l’agresseur de faire la preuve qu’il a mis en place des mesures pour faire évoluer son comportement. C’est intéressant parce que ça permet de changer le paradigme puisque c’est lui qui doit prouver qu’il est apte à s’occuper de son enfant au lieu que ce soit la responsabilité de la femme de prouver qu’il ne l’est pas.» Malheureusement cette loi ne s’applique pour le moment qu’aux couples mariés.

Selon SOS Violences Conjugales 26 femmes ont été tuées en 2021 au Québec et 16 en 2022.

Le Regroupement des maisons des femmes victimes de violence publie un ruban blanc sur sa page Facebook pour chaque femme décédée lors d’un féminicide. https://www.facebook.com/RMFVVC/

À lire aussi: Faire cesser les féminicides, comment?

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Sources:

(1) Indications provenant d’un document remis par la https://maisons-femmes.qc.ca/

(2) Dubé, M. et C. Drouin. (2014). «Démystifier le rôle de la planification dans l’homicide conjugal». Dans Violence envers les femmes: Réalités complexes et nouveaux enjeux dans un monde en transformation. Sous la direction de Rinfret-Raynor, M., Lesieux, É., Cousineau, M.-M., Gauthier S. et E. Harper. (p.135 à 147). Montréal: Presses de l’Université du Québec, 358 pages

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