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Christine Lagarde: «je ne vois pas le FMI comme le bad cop»

Elisabeth Braw - Metro World News

Quand elle a rencontré Métro pour une en­trevue exclusive, la ministre française des Finances, Christine Lagarde, était toute de jaune vêtue – la même couleur que portait la reine Elizabeth lors du mariage de William et de Kate ce printemps. Mme Lagarde pourrait d’ailleurs devenir la reine du Fonds monétaire international (FMI).

Depuis le retrait de Dominique Strauss-Kahn, l’ancienne avocate – qui a aussi été ministre déléguée au Commerce extérieur et ministre de l’Agriculture – semble avoir convaincu la communauté internationale qu’il vaut la peine de nommer un autre Français à la tête du FMI. Les pays en développement voudraient qu’un des leurs soit choisi, mais ils n’ont pas réussi à se rallier derrière un seul et même candidat. Mme Lagarde se voit bien habiter Washington, où le FMI est basé. Elle a même demandé à la journaliste de Métro – une ancienne résidante de la capitale américaine – quels étaient les quartiers les plus agréables, elle qui aimerait bien utiliser son vélo pour se rendre au travail.


Supposons que vous êtes choisie pour diriger le FMI, que pouvons-nous attendre de vous?

Le FMI a deux tâches précises : surveiller et gérer les crises. Je veux me concentrer sur ces deux points. Le FMI compte 187 états membres. Je veux que chacun se sente représenté. Quelques-uns – en Afrique, en Amérique du Sud ou en Europe – ont des besoins spécifiques et ils doivent continuer d’obtenir l’appui qu’ils demandent. Recevoir de l’aide du FMI ne doit pas être un stigmate. Chaque pays doit bénéficier du rôle de surveillance du FMI. Je ne vois pas le FMI comme le bad cop. Je le vois comme une institution qui livre le plus de services possible à ses membres.


Comment voyez-vous la situation économique actuelle?

La reprise post-crise est asymétrique. La Chine, le Brésil, l’Inde et quelques pays africains ont des taux de croissance de 5 à 9 %. Des pays industrialisés comme les États-Unis, le Japon et certains pays
européens, par contre, ont des taux beaucoup moins élevés, et la reprise y est timide. Mais il ne faut pas généraliser. La Suède, par exemple, qui fait partie de l’Union européenne, fait très bien. Quand on regarde certaines régions de la planète, on voit que le problème n’est pas la dette, mais plutôt l’inflation et le prix des produits de base, qui montent en flèche. En Chine, le prix des aliments a augmenté de 10 % au cours du dernier mois seulement. J’étais au Caire dernièrement, et le prix du blé y est un enjeu majeur. Un autre enjeu, qui est partagé par plusieurs pays, est la création d’emploi. Nous devons nous assurer de créer un environnement économique fertile pour la création d’emploi afin de donner de l’espoir aux jeunes travailleurs. Si nous travaillons ensemble, nous pouvons trouver des solu­tions à ce problème dans les pays développés et dans les pays en développement.


Les problèmes de chômage sont importants dans des pays comme le Portugal, la Grèce et l’Irlande. Qu’est-ce que le FMI peut faire?

Le FMI doit assurer un appui financier et technique pour régler les problèmes structurels. Le Portugal, par exemple, a accepté de réformer son marché du travail. Même chose en Grèce. Il y avait des réformes structurelles à faire et c’est là que le FMI peut aider.Il y a eu des émeutes en Grèce à cause du plan d’austérité…Dans les circonstances actuelles, la Grèce ne peut se refinancer elle-même; elle a besoin de la com-munauté internationale, qui peut lui offrir une aide financière le temps que les réformes portent leurs fruits. L’Union européenne et le FMI ont répondu à l’appel. Mais les Grecs doivent d’abord s’aider eux-mêmes. Ils doivent se sortir de cette situation, réduire leur déficit et rebâtir leur compétitivité. Il n’y a pas d’autres possibilités.
 

Vous êtes la candidate européenne pour prendre la tête du FMI. L’Union européenne est un emprunteur important du FMI. N’y a-t-il pas là conflit d’intérêts?

Le jour où je serai élue, si c’est le cas, je ne représenterai plus un pays ou un groupe de pays. Je serai la représentante d’une institution et je devrai me dissocier de mes racines. Le FMI représente des membres de 187 pays. De toute façon, presque tous les pays et régions du monde ont des intérêts dans le FMI. Les pays en développement disent qu’il est temps que le dirigeant du FMI vienne de leurs rangs. Qu’en pensez-vous? Je crois que tout le monde a le droit d’être candidat. Je ne me vois pas comme la candidate européenne ou française. Je suis une candidate, c’est tout. Le processus de sélection est ouvert et transparent et ça doit aller au mérite, peu importe la nationalité du candidat. Je ne devrais pas être pénalisée parce que je suis européenne, de la même façon qu’un candidat d’un pays émergent ne devrait pas l’être.


L’Union européenne travaille à une loi qui pourrait forcer les compagnies à engager des leaders féminins. Est-ce que les femmes dirigent mieux que les hommes?

Il faut être prudent. Pour moi, le FMI doit être diversifié. S’il n’y a que des représentants d’un seul sexe, c’est une faiblesse. Une organisation n’est que plus forte quand elle est diversifiée.


Est-ce que certaines femmes ont raison de se plaindre?

C’est une préoccupation légitime. Si on regarde les salaires et les statuts, l’écart entre les hommes et les femmes est encore important à bien des égards. J’aimerais voir ce fossé se réduire pour que les femmes aient davan­tage de choix. Je ne dis pas que toutes les femmes doivent aspirer à une carrière fulgurante, mais je souhaite que chaque milieu de travail soit assez conciliant pour qu’une femme puisse élever ses enfants et revenir avec des options intéressantes.

L’économie mondiale est encore fragile. Si vous êtes élue à la tête du FMI, pourrez-vous prévenir d’autres crises?
Oui. En fait, c’est le rôle du FMI de surveiller les bulles qui se créent. Mais les pays doivent écouter. Avant 2008, le FMI avait produit des rapports à propos d’un effondrement. C’est pourquoi, en plus d’un personnel qualifié, le FMI a besoin d’un directeur qui ait du poids auprès des gouvernements et qui puisse leur dire : «Attention, la soupe est chaude.» Le FMI ne doit pas seulement être le pompier. Il doit aussi être le détecteur de fumée.

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