Soutenez

«Il est temps que les Afghans prennent le relais»

Elisabeth Braw - Metro World News

Après la brutalité du régime taliban, l’Afghanistan a bien besoin de Zalmai Rassoul. Le ministre des Affaires étrangères du pays a étudié la médecine à Paris et a travaillé en Arabie saoudite et à Paris, à l’Institut de recherche sur les maladies cardiaques. Le calme du docteur le sert bien jusqu’à maintenant. Dix ans après l’invasion de son pays, il a dû négocier avec des pays qui voulaient rappeler leurs soldats et il doit maintenant les convaincre que l’armée afghane fait des progrès. Zalmai Rassoul doit aussi composer avec le pays voisin, le Pakistan, dont l’influence dépasse ses frontières. Métro s’est entretenu avec celui qui occupe le poste de ministre des Affaires étrangères le plus difficile de la planète.

Les dernières forces internationales devraient quitter l’Afghanistan en 2014. Selon un récent sondage, 37 % des femmes afghanes crai­gnent que le pays devienne moins sûr si les troupes se retirent. Est-ce le cas?

Ça fait 10 ans maintenant [que l’invasion a débuté]. Il est temps que les forces afghanes prennent le relais. À la fin de 2014, ou même avant, nous serons en charge. Bien sûr, ça ne veut pas dire que la commu­nauté internationale va abandonner l’Afghanistan. Nos troupes ont encore besoin d’entraînement et d’équipement.

Si un soldat italien, danois ou canadien vous demandait pourquoi il devrait risquer sa vie pour le peuple afghan, que lui répondriez-vous?
L’arrivée des forces internationales a été décidée par le Conseil de sécurité des Nations unies, et non par l’Afghanistan. À nos yeux, les soldats internationaux ont contribué au bien-être du peuple afghan. Ce qui arrive aujourd’hui dans le pays, nous le devons à la présence des forces internationales. Elles ont réussi à combattre les talibans. Il y a encore des talibans à l’extérieur de l’Afghanistan, mais à l’intérieur de nos frontières, ils ont été défaits. Les soldats ont aussi contribué à rendre leur propre pays plus sécuritaires. Le monde est plus sûr. Nous sommes extrêmement reconnais­sants de l’apport des forces internationales, du fait que des soldats ont risqué leur vie et l’ont parfois perdue. Ils l’ont fait aussi pour sécuriser leur propre pays.

Les forces qui occupent un pays sont rarement populaires. Peut-être que les Afghans seront mieux sans elles?
C’est la première fois de l’histoire de l’Afghanistan que des soldats étrangers étaient accueillis chez nous. Maintenant que 10 ans ont passé, bien sûr que les Afghans veulent voir leur propre armée prendre le relais. Le retrait en 2014 est souhaité par les Afghans et par nos alliés. L’opinion publique et la crise économique ont mis de la pression sur les gouver­nements occidentaux. Pour que le retrait soit un succès, il faut qu’il soit irréversible. Il faut s’assurer que l’Afghanistan ne soit pas menacé par ses voisins et il faut nous concentrer sur notre économie afin de ne pas perdre les acquis des dernières années. Nous souhaitons que l’Afghanistan soit sur ses deux pieds dans quelques années. Nous avons des mines, du gaz et du pétrole.

Le plus grand accomplisse­ment des forces interna­tionales, selon vous, est-il d’avoir défait le terrorisme en Afghanistan?
Il y a encore du terrorisme en Afghanistan, mais ce pays n’est plus une source de terrorisme. Le terro­risme qu’on voit ici vient d’ailleurs. Si le but de l’invasion était que l’Afghanistan ne soit plus une menace pour les autres pays, eh bien, c’est réussi.


Est-il possible que le Pakistan ne souhaite pas voir un Afghanistan stable et paisible?

La promotion du terrorisme n’est pas dans l’intérêt du Pakistan. Ce pays souffre du terro­risme lui aussi. Nous devons travailler ensemble pour le combattre, mais, jusqu’à présent, les résultats ne sont pas là. Le Pakistan doit en faire plus.

Est-ce que l’armée afghane est prête? Selon un rapport de l’ONU paru en 2010, 90 % des soldats sont illettrés et 30 % ont des problèmes d’alcool.
Il y a des toxicomanes dans l’armée, mais pas 30 %. L’illettrisme demeure un problème important. Deux générations d’Afghans n’ont pas fréquenté l’école. Comment pouvez-vous avoir une armée qui sait lire et écrire dans de pareilles circonstances? Nous avons maintenant un programme intensif pour les nouveaux soldats, et le taux d’illettrisme diminue chaque mois. Vous pouvez demander à n’importe quel commandant de n’importe quel pays sur le terrain : il vous dira que nos soldats font un travail remarquable malgré un entraînement très court et un manque d’équipement.


Les corps de police semblent représenter un défi encore plus grand. On a entendu des histoires sur des policiers qui aidaient, ou même joignaient, les talibans…

Oui, nous avons beaucoup de problèmes avec la police. Nous avons commencé à l’entraîner très tardi­vement. C’est plus difficile d’être policier que d’être soldat, parce qu’il faut être en relation avec la population. Les talibans ne recrutent pas de policiers afghans. Il y a eu infiltra­tion des forces policières par les talibans, mais la majorité des officiers n’aident pas les talibans. D’ailleurs, chaque jour, nous perdons de 5 à 10 policiers dans la lutte aux talibans.

La Russie dit que la contre­bande de drogue provenant d’Afghanistan est répandue et que cela compromet la sécurité dans son pays. Comment l’Afghanistan va-t-il freiner ce problème?

La production de narco­tiques en Afghanistan est le résultat de 30 ans de guerre. Quand notre gouverne­ment est arrivé au pouvoir, 80 % des provinces du pays faisaient pousser du pavot. Aujourd’hui, 30 provinces sont sans drogue, mais la quantité produite dans les autres secteurs est encore très élevée. Les endroits moins sûrs sont plus propices à la culture du pavot. Tout comme les provinces où le niveau d’éducation est faible. Mais il y a aussi le problème de la demande. Nous nous attaquons à la source du problème, mais nous ne pouvons rien faire contre la demande. Ceux qui accusent l’Afghanistan de produire de la drogue devraient aussi s’attarder à l’autre côté de la médaille.

En tant que ministre des Affaires étrangères de l’Afghanistan, vous devez faire face à toutes sortes de problème. Quel est selon vous le plus grand succès des 10 dernières années?
La démocratie. Nous avons été en guerre pendant 30 ans. Et en 10 ans, nous avons développé des institutions démocratiques. Nous sommes libres de nous exprimer. Nous avons un Parlement élu par le peuple. Vingt-six pour cent de nos élus sont des femmes, un taux plus haut que certains pays occidentaux. Notre constitution garantit des droits égaux aux hommes et aux femmes. Et nous avons la presse la plus libre de la région.

  • Et le Canada?


La mission de combat du Canada est terminée. Voyez-vous un chan­gement sur le terrain?

Le Canada a fait un travail remarquable. Ses soldats sont arrivés tout de suite après le 11 septembre 2001 dans une zone très dangereuse. Ils ont fait d’incroyables sacrifices. La mission de combat étant terminée, les Canadiens entraînent notre armée. C’est ce dont nous avons besoin si nous voulons assurer notre propre sécurité.


Souhaitez-vous que les Canadiens restent?

Oui. Le Canada a été clair : il n’abandonnera pas l’Afghanistan après 2014. Je suis convaincu que nous continuerons d’avoir une relation étroite avec les Canadiens. Pas seule­ment pour la formation de nos forces, mais aussi sur les plans économique et culturel.  

Articles récents du même sujet

Mon
Métro

Découvrez nos infolettres !

Le meilleur moyen de rester brancher sur les nouvelles de Montréal et votre quartier.