La forêt québécoise: un zoo fragile à ciel ouvert
La survie des animaux forestiers est intimement liée à l’état de la forêt qui les héberge, car chacun a ses besoins particuliers, qui sont parfois l’inverse de ceux d’une autre espèce. C’est dire que si certains animaux, dont l’orignal, tirent profit des coupes forestières bien réalisées – ils se nourrissent des plantes qui poussent au cours du premier stade de régénération des forêts –, d’autres en souffrent beaucoup.
«Une forêt en régénération n’est pas idéale pour le caribou, entre autres parce qu’il se nourrit du lichen qui pousse dans les vieilles forêts de conifères», illustre Mélinda Lalonde, biologiste au ministère des Ressources naturelles et de la Faune, et responsable du dossier des caribous de la Gaspésie. «Le rajeunissement du paysage forestier est bénéfique aux prédateurs comme les coyotes et les ours noirs, qui sont de plus en plus nombreux. Ce sont les faons caribous qui en font les frais», poursuit Mme Lalonde.
Le danger est d’autant plus grand que le caribou des bois de type montagnard, dont les derniers représentants vivent dans le parc de la Gaspésie, est l’une des rares espèces officiellement «en voie de disparition» au Québec. Les autorités du parc estiment leur nombre à entre 130 et 150 individus. «C’est une population dite relique, exÂplique Mélinda Lalonde. Autrefois, ce type de caribou des bois peuplait tout le sud-ouest du fleuve Saint-Laurent ainsi que la Nouvelle-Angleterre, mais la colonisation et l’exploitation forestière ont quasiment fait disparaître la sous-espèce. Ce sont les derniers individus.»
Pollution et morcellement des forêts
La pollution affecte elle aussi la vie plusieurs animaux forestiers. «Les espèces d’oiseaux qui se nourrissent d’insectes, dont les parulines et les hirondelles, semblent éprouver des difficultés, car elles accumulent des insecticides dans leur système», fait remarquer Jean-François Giroux, professeur d’écologie à l’Université du Québec à Montréal.
Depuis la quasi-disparition du faucon pèlerin dans les années 1970, les dangers d’une telle absorption ne sont plus à prouver. L’utilisation massive du DDT, un insecticide organochloré, causait entre autres la stérilité, l’aminÂcissement de la coÂquille des œufs et une forte mortalité embryonnaire des faucons. Devant l’extinction annoncée, les autorités ont pris les grands moyens : interdiction du DDT et programÂme de repeuplement du faucon à grande échelle.
«Le rétablissement du faucon pèlerin est le plus grand succès de l’histoire des oiseaux menacés au Québec et au Canada, souligne le professeur Giroux. Toutefois, le programme a coûté une fortune et s’est échelonné sur plus de trente ans. Tout ce temps et cet argent ont été investis parce que le faucon pèlerin est une espèce emblématique.»
Le faucon pèlerin est aujourd’hui considéré comÂme une espèce vulnérable et bénéficie de plusieurs mesures de protection. «GéÂnéralement, on attend que l’espèce soit sur le point de disparaître avant de prendre des moyens de cette amÂpleur, souligne M. Giroux. Donc, il est essentiel de travailler sur l’aménagement des forêts pour protéger les espèces avant qu’elles atteignent cette extrémité.»
Les plans d’aménagement devront porter une attention particulière aux découpages des territoires forestiers et aux routes qui les traversent. «Le morcellement des forêts fait baisser le succès reproducteur de plusieurs espèces d’oiseaux», fait remarquer Jean-François Giroux. «Dans les plus petites forêts, les oiseaux sont portés à s’installer en bordure, où leurs nids sont plus susceptibles de se faire attaquer par les prédateurs», explique le professeur.
Encore une fois, ce ne sont pas tous les oiseaux qui pâtissent du parcellement des forêts. «Le vacher à tête brune, un oiseau parasite, pond justement ses œufs dans les nids des autres oiseaux à l’orée des bois, précise M. Giroux. Donc, si on le compare aux autres espèces, il se porte presque trop bien.»
- En danger
Voici quelques-uns des animaux forestiers dont la survie est menacée ou en voie de l’être.
Caribou forestier : Cette sous-espèce de caribou des bois, classée «vulnérable», a été réintroduite dans le parc provincial des Grands Jardins, dans Charlevoix, car elle était disparue du secteur. Une petite harde sauvage subsiste près de Val-d’Or, en Abitibi.
Cougar de l’Est : La population de ce félin été décimée par la chasse, mais ne serait pas éteinte. Des poils retrouvés ces dernières années au Québec appartenaient plutôt à des cougars de l’Ouest.
Carcajou : Aucune mention confirmée de la présence de ce mammifère au Québec depuis 1978; la sous-espèce dite de l’Est du Canada est classée «en voie de disparition».
Chauve-souris : Trois sous-espèces québécoises sont classées «susceptibles de devenir menacées», soit les chauves-souris cendrées, les chauves-souris argenÂtées et les chauves-souris rousses.
Cinq animaux qui se portent très bien
Renard
«Il y a des renards partout au Québec, autant en ville qu’en forêt. C’est un animal opportuÂniste et adaptable», explique Jacques Dancosse, vétérinaire et conseiller scientifique au Biodôme
de Montréal.
Orignal
La population d’orignaux est passée de 100 000 individus en 1990 à 150 000 auÂjourd’hui. «Le ministère de la Faune a mis en place une gestion très stricÂte des permis de chasÂse», fait valoir Jean-François Giroux.
Cerf de Virginie
«Il y a 20 ou 30 ans, la population était plus petite, parce que le cerf n’est pas un animal de froid et que les hivers étaient rigoureux, explique M. Giroux. Avec le réchauffement de la température, la population se porte bien.»
Castor
«Pendant longtemps au siècle dernier, la trappe – pour la fourrure – a mis l’espèce en danger, rappelle Jacques Dancosse. Mais une fois que des mesures de protection ont été instaurées, la population a très bien rebondi.»
Coyote
«La population de coyotes est en augmentation, parce qu’ils sont opportunistes, comme les renards, qu’ils s’adaptent à tous les environnements et qu’ils trou-vent de la nourriture par-tout», détaille M. Dancosse.