À la jonction de deux groupes
Madame la ministre,
Je termine cette session ma cinquième et dernière année d’études universitaires et j’entamerai l’an prochain une carrière dans l’enseignement collégial. On pourrait donc croire que je n’ai aucun intérêt dans la grève actuelle. Mais la réalité n’est pas si simple. Je me trouve à la jonction des deux groupes que vous souhaitez opposer. Car c’est bien ce que vous tentez de faire avec votre dernière directive aux directions des cégeps : monter les professeurs contre les étudiants, instrumentaliser les uns pour salir l’image des autres. C’est très bas.
Si j’ai pu me rendre là où j’en suis, comme un trop petit nombre de mes camarades, c’est grâce à cinq facteurs : une famille qui m’a soutenu moralement et financièrement; des droits de scolarité presque décents, et des prêts et bourses presque suffisants; un emploi relativement bien payé, notamment grâce à mon syndicat; mes efforts personnels; et une chance presque miraculeuse.
Tous ne peuvent pas en dire autant. Je suis un privilégié et j’en suis conscient. Je suis conscient également que pour préserver la chance que j’ai eue, et celle que d’autres pourront avoir après moi, il a fallu et il faudra encore se battre. Je suis aujourd’hui membre d’une association étudiante qui se bat pour l’accessibilité. Je serai l’an prochain membre d’un syndicat enseignant qui se battra, solidairement avec d’autres travailleurs du Québec, pour des conditions de travail décentes et un peu plus de justice sociale. Je vois à travers tout cela une remarquable cohérence, d’autant plus que ces associations et syndicats fonctionnent de façon beaucoup plus démocratique que le parti pour lequel vous militez, le gouvernement pour lequel vous travaillez ou l’Assemblée nationale à laquelle vous siégez.
L’un des acquis que le mouvement syndical a su gagner et conserver au Québec est celui de faire la grève pour réclamer justice et défendre ses droits. Je ne vois pas pourquoi il devrait en être autrement pour le mouvement étudiant. En ordonnant aux enseignants de poursuivre leur enseignement malgré les votes de grève, démocratiques, des associations étudiantes, vous ramenez la relation entre votre gouvernement et la société civile au point où elle en était durant la Grande Noirceur. Pire encore, vous tentez de faire des enseignants les complices de la privatisation du système d’éducation. Or, les enseignants sont des travailleurs qui, pour plusieurs, ont pu sortir de la pauvreté grâce à la relative accessibilité de ce système. Ces travailleurs souhaitent que la même chance, voire même une chance plus grande, soit offerte aux générations à venir. On appelle ça la solidarité.
Je suis aujourd’hui étudiant et je participe à la grève. Si j’avais reçu mon diplôme un an plus tôt, je serais aujourd’hui enseignant, et je continuerais le combat contre vos politiques rétrogrades et vos manœuvres répugnantes.
– Julien Fecteau Robertson