Lizbeth Pizano/Collaboration spéciale Une pancarte «Tourists go home», appelant les touristes à quitter Barcelone

De plus en plus de villes sont gagnées par la «tourismophobie», alors que leurs résidants se sentent envahis par des hordes de voyageurs. Métro s’est intéressé à ce phénomène grandissant.

Le tourisme est l’un des secteurs qui génèrent les recettes les plus importantes sur la planète. C’est aussi l’une des activités favorites de la population mondiale. Toutefois, un nouveau phénomène appelé «tourismophobie» prend de plus en plus d’ampleur dans différentes régions du monde. Comme son nom l’indique, la tourismophobie est l’aversion pour les voyageurs qui «envahissent» une destination.

Le tourisme contribue grandement au produit intérieur brut (PIB) de nombreux pays ainsi qu’à l’économie mondiale. Le tourisme est même à la base de l’économie de plusieurs pays et régions. La présence de touristes est donc parfois vitale. En 2017, la part du tourisme dans l’économie mondiale a atteint 10,4%. Ses effets, directs comme indirects, sont importants, selon les informations du World Travel & Tourism Council (WTTC).

Les statistiques du WTTC révèlent que les dépenses directes générées par le tourisme mondial ont atteint 2,6 billions de dollars en 2017. En ajoutant toutes les autres dépenses liées au tourisme, ce chiffre atteint 8,3 billions de dollars. En 2017, le secteur a connu une croissance de 4,6%, son meilleur résultat au cours des 7 dernières années.

Cette croissance a causé ce que certains appellent un «surplus de tourisme», qui survient lorsqu’il y a trop de visiteurs pour une destination donnée. Bien que ce concept soit jugé subjectif, le surplus de tourisme a un effet bien réel sur le prix de l’hébergement, sur les bouchons de circulation, sur la saturation des sites touristiques ou sur la nature et la vie sauvage, certains environnements fragiles étant parfois dégradés.

Et ce surplus de touristes peut, bien sûr, être la cause de la tourismophobie des populations locales. En quelques mots, ce phénomène survient lorsque les communautés locales rejettent le tourisme à cause de son impact social et écologique sur les villages, les villes, les espaces ainsi que sur la qualité de vie des habitants, explique à Métro Joseph Cheer, professeur à la maîtrise en tourisme international durable à l’université Monash, en Australie.

Une récente étude de M. Cheer, menée de concert avec Claudio Milano (École de tourisme, université de Lérida, Espagne) et Marina Novelli (université de Brighton, Royaume-Uni), révèle que le surplus de tourisme et la tourismophobie sont apparues avec la croissance marquée de pratiques de tourisme de masse non durable.

Des spécialistes croient que la première manifestation de la tourismophobie – ou du moins la première d’importance – est survenue il y environ une décennie à Barcelone, en Espagne. Plusieurs organismes avaient émis des craintes quant à la hausse alarmante du nombre de touristes et aux conséquences sur le tissu social de la région.

«Des Barcelonais avec qui je discutais autour d’un verre m’ont dit qu’ils se sentaient envahis. Bien que le tourisme soit nécessaire à leurs yeux, il a atteint un plateau très désagréable. Les  habitants ont l’impression d’être devenus des touristes dans leur propre ville, puisque le prix des loyers, des stationnements et des cocktails est à la hausse. Ils sont aussi victimes de mauvais services, car certains ne font plus la différence entre les touristes et les résidants.» – Lizbeth Pizano, qui a voyagé à Barcelone, en Espagne

Dans les dernières années, la tourismophobie a gagné d’autres destinations. On la retrouve dans plusieurs pays européens comme l’Italie, la Grèce, les Pays-Bas, l’Espagne et le Portugal, ainsi qu’aux États-Unis, à New York plus spécifiquement, explique Juan Arteaga, directeur général de Llorente & Cuenca, boîte spécialisée en communications, et auteur de l’étude Citizen Engagement Versus Tourism-phobia: the Role of Citizens in a Country’s Brand (Engagement citoyen c. tourismophobie: le rôle des citoyens dans l’image de marque d’un pays).

Les touristes sont bien sûr les principales cibles du phénomène. La tourismophobie pousse même certains habitants à adopter des comportements hostiles envers les visiteurs. Lizbeth Pizano, une productrice pour la télé et le cinéma basée en Belgique, a indiqué à Métro avoir senti du rejet à quelques reprises depuis son arrivée à Barcelone comme touriste.
Elle dit aussi avoir reçu des réponses agressives de temps en temps, en demandant de l’aide pour prendre le bon autobus, par exemple, et raconte que certains vendeurs ont bien peu d’intérêt à vendre leurs produits aux voyageurs. «C’est vrai qu’ils n’aiment pas les touristes. C’est vrai plus que partout ailleurs. Mais le tourisme représente une grande part de leur économie», indique-t-elle.

«Malte est horrible. La plupart de ses habitants ne tolèrent pas les touristes. J’ai voulu poser une question à un chauffeur d’autobus qui était stationné et il m’a lancé qu’il n’était pas en service, avant même que je ne termine ma phrase. Puis, il m’a fermé la porte au nez. Peut-être se sentent-ils envahis par les touristes, mais ce n’est pas une raison pour se comporter de la sorte.» – Gabriela Sturmeir, qui a voyagé à Malte

Selon les experts, la tourismophobie n’est pas seulement causée par les touristes qui prennent d’assaut certaines destinations prisées, mais aussi par des faux pas politiques. «Ce qui est au cœur du problème, c’est le manque de planification ainsi que la volonté politique d’attirer sans cesse davantage de touristes, croit Joseph Cheer. Cela dit, les touristes pourraient aussi changer certaines de leurs habitudes de consommation et de voyage.»

«Pour s’attaquer au surplus de tourisme et à la tourismophobie, il faudrait que les gouvernements établissent des plans à long terme plutôt que de réagir à la pièce. Le tout permettrait de mesurer et de respecter la capacité limite de certains endroits, là où c’est nécessaire», conclut. M. Cheer.

«Un fossé trop important»

Entrevue avec Juan Arteaga, spécialiste en communications.

Qu’est-ce que la «tourismophobie»?
C’est un phénomène de rejet envers le tourisme qui survient lorsqu’il y a un fossé trop important entre l’image de marque d’une destination et ses habitants. La tourismophobie est causée par un manque de compréhension de ce que vivent les citoyens d’une ville. Ces derniers ont l’impression qu’on ne cherche qu’à attirer des touristes et qu’on ne mise pas autant sur le talent et les investissements locaux. Les habitants d’un lieu souhaitent participer activement à l’image de marque d’une destination et en tirer des bénéfices.

Quand la tourismophobie survient-elle?
Lorsque la vocation d’une destination et l’implication de ses citoyens ne sont pas claires. Le tout jumelé à une stratégie des décideurs pour attirer les touristes qui ne profite pas à tous. Bref, lorsque les stratégies concernent d’abord les touristes et non les habitants de la place. Il faut plutôt écrire une histoire cohérente pour tous, avec des objectifs clairs, une équipe en place, des ressources, un plan. Les destinations doivent penser comme des entreprises privées afin de mieux se positionner.

Est-ce que les touristes ont leur part de responsabilité?
La révolution numérique a changé les habitudes de voyage. Il y a de plus en plus de touristes : ils recherchent les aubaines, ce qui rend certaines destinations précaires.

Comment peut-on combattre la tourismophobie?
En déterminant d’abord la vocation de la destination, en se basant sur ses forces, en impliquant les citoyens afin qu’ils deviennent des protagonistes de l’histoire et profitent aussi des retombées.

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