À perdre la raison : une histoire de relations familiales toxiques
«Le film d’horreur ne me fait pas peur et la pornographie ne me fait pas bander, affirme Joachim Lafosse. Parce que tout est montré. Ce qui m’intéresse, moi, c’est le hors-champ. Et avec À perdre la raison, en l’occurrence, c’est à ça qu’on a joué.»
Dans son bouleversant nouveau film, le cinéaste belge qui nous avait donné Élève libre et Nue propriété explore les thèmes de l’emprise, de la perte d’autonomie et de la soumission. Des états malsains créés par la prétendue générosité d’un bienfaiteur au grand cœur. Un homme qui donne tout, matériellement, pour reprendre beaucoup, psychologiquement. «L’enfer est pavé de bonnes intentions», rappelle Joachim Lafosse lorsque nous le rencontrons à Montréal.
Quand À perdre la raison débute, on sait que ça va mal finir. Trois plans annoncent une tragédie future. Et puis, retour en arrière. Une femme, Murielle (Émilie Dequenne), et un homme, Mounir (Tahar Rahim), éperdus d’amour comme des adolescents, plongés dans les yeux l’un de l’autre, commencent leur vie ensemble. Au loin, on entend une version instrumentale d’une pièce de Daniel Lavoie. Ils s’aiment (comme des enfants!).
Sauf que Mounir, jeune homme marocain, n’est pas tout à fait «libre». Sortir avec lui, c’est aussi fréquenter André (Niels Arestrup). Un médecin belge qui l’a pris sous son aile. Qui a aussi marié sa sœur pour qu’elle puisse avoir ses papiers. Qui paye pour le mariage de Mounir et Murielle. Qui part avec eux en voyage de noces…
Coincée dans cette relation tordue qui l’étouffe, la jeune femme, qui devient maman à une, deux, trois, puis quatre reprises, commence peu à peu à s’enfoncer dans la tristesse, la dépression. Et plutôt que de l’aider, les deux hommes de sa vie, dans sa vie, semblent de plus en plus se liguer contre elle…
Ce cinquième long métrage de Joachim Lafosse est librement inspiré d’un fait divers horrible qui a secoué son pays. Mais le réalisateur affirme qu’il ne veut surtout pas, et qu’il n’a jamais voulu, être classé dans la catégorie de «films basés sur une histoire vraie». «Au cinéma, le réel n’existe pas, dit-il. C’est toujours une mise en scène.» Ce qui existe plutôt? La justesse. «C’est à cela que j’aspire.»
Outre les performances d’acteurs remarquables («j’avais parfois l’impression d’être dépossédé de mon travail!» s’amuse le metteur en scène), un des aspects les plus intéressants d’À perdre la raison, c’est bien sûr cette relation toxique entre le médecin belge et son protégé marocain. Une relation qui peut être perçue comme une métaphore de l’impérialisme.
«Moi-même, je viens d’un pays colonial, et c’est exactement ça que le colonialisme a créé : une dépendance. On a dit : on vous aime, mais seulement si vous payez pour qu’on vous aime; si vous nous donnez ce que vous avez. Et si vous ne nous donnez plus rien, eh bien, on vous lâche.» C’est ainsi que le médecin, qui ne veut pas que son protégé prenne épouse, utilise l’argument du «choc des cultures» qui rend les relations amoureuses difficiles.
«Celui qui est raciste dans l’histoire, c’est le médecin, remarque Lafosse. Sous des dehors de gentillesse, de générosité et d’altruisme, tout d’un coup, il se dévoile. En même temps, j’espère qu’on voit sa fragilité aussi. Ça reste un homme qui ne s’aime pas suffisamment pour pouvoir initier d’autres liens que des liens nocifs comme ceux-là.»
La soumission, l’oppression, le caractère malsain de cette vie à trois se reflètent aussi dans les dialogues, subtils, signés par le cinéaste et ses coscénaristes, Thomas Bidegain et Matthieu Reynaert. «Cette fois, tu nous fais un garçon», dit par exemple le médecin à Murielle, lorsque celle-ci tombe enceinte pour une quatrième fois. Des petits mots, comme ça, semés au hasard…
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«Le pervers tisse son lien avec le langage, avance le réalisateur. Parfois, le mal naît des mots. Il suffit de voir le nombre de politiciens qui nous hypnotisent en nous promettant des choses. On se rend compte que, finalement, ce n’est pas loin d’être de la transgression, ce qu’ils nous proposent!»
Pour conclure, Lafosse souligne qu’avec À perdre la raison il aimerait surtout faire réfléchir. «Un film, s’il ne sert qu’à émouvoir, devient populiste, inintéressant.» Il veut aussi mettre en lumière la difficulté, la détresse dans laquelle sont plongées certaines mères. «Les magazines féminins cessent de nous faire croire qu’être une femme, une maîtresse, une amante, ça peut être difficile. Je pense que c’est important de continuer de dire qu’avoir une famille nombreuse quand personne ne nous aide, c’est compliqué.»
À perdre la raison
En salle vendredi