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Comment vont les enfants?

Photo: Métro

En Amérique du Nord, une lesbienne sur cinq et un homme gai sur dix choisiraient d’être parents. D’après la Coalition des familles homoparentales, des milliers d’enfants québécois vivraient ainsi dans des familles dont au moins un parent est homosexuel.

Jasmine et sa conjointe, Anne-Sophie, toutes deux dans la trentaine, élèvent ensemble deux petites filles, l’une de quatre ans et l’autre de quel­ques mois. Elles ont chacune porté une de leurs filles, en faisant appel à la procréation assistée. «Au début, on argumentait pour décider qui allait être enceinte en premier, raconte Jasmine. C’est moi qui l’ai emporté!»

Elles ont choisi un donneur des États-Unis, le même pour leurs deux filles. «Nos enfants partagent ainsi un lien de sang, explique Jasmine, et elles pourront, si elles le désirent, aller ensemble à la recherche de leur père à l’âge adulte.»

Jasmine et Anne-Sophie sont un exemple d’une tendance grandissante au Québec. Danielle Tremblay, psychologue pour la clinique de fertilité OVO, estime qu’environ le tiers de ses clientes sont lesbiennes. Par ailleurs, la Coalition des familles homoparentales (CFH), un groupe qui s’est donné pour but de démystifier l’homo­parentalité, de partager des ressources et d’offrir à ses membre un réseau social, compte à elle seule 1 200 familles membres au Québec.

Pour Jasmine et Anne-Sophie, le désir de porter un enfant était très fort, presque viscéral. Jasmine s’inquiète pourtant pour ses filles. «Je me demande parfois si je suis égoïste d’avoir voulu des enfants, si elles vont bien se développer, si elles vont se faire écœurer à l’école», confie-t-elle.

Des recherches empiriques échelonnées sur plus de 30 ans montrent pourtant que les enfants de familles homoparentales se développent de façon similaire aux autres enfants sur les plans social, affectif et cognitif.

«Il n’y a pas de différence dans le degré d’adaptation des enfants», estime Danielle Julien, professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui consacre la majorité de ses recherches aux réalités familiales des gais et des lesbiennes.

Il y a d’ailleurs un consensus à cet effet à l’Association américaine de psychologie et à la Société canadienne de psychologie. Parmi les études les plus complètes, notons celles de la US National Longitudinal Lesbian Family Study, dirigée par la Dre Nanette Gartrell. Elle suit des familles lesboparentales (de mères lesbiennes) depuis une vingtaine d’années, évaluant les enfants à divers stades de leur développement, jusqu’au début de l’âge adulte.

Si certains peuvent penser que les enfants élevés par deux hommes seraient en manque d’un modèle féminin, et à l’inverse, ceux qui ont deux mères, d’un modèle masculin, Isabel Côté, profes­seure de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais, croit qu’il n’en est rien. «Les enfants ne sont pas enfermés dans des univers unisexes, affirme-t-elle. Ils ont des oncles, des tantes, des amis de leurs parents, des professeurs.»

L’homosexualité des parents n’affecte donc pas négativement le développement des enfants. «Ce n’est même plus un débat en psychologie tellement c’est clair, affirme Mme Julien. Ce qui est intéressant dans les recherches actuelles et futures, c’est plutôt d’étudier les traits distinctifs que peuvent avoir ces enfants.»

Par exemple, les garçons ne deviendraient pas efféminés ni les filles des «garçons manqués». Par contre, ces jeunes auraient tendance à avoir des choix de jouets, de vêtements et de carrières plus diversifiés.

«En bref, ils vont moins adopter les caractéristiques de genre transmises culturellement par la société, qui cantonne les garçons et les filles dans des rôles particuliers», observe Mme Julien.

Les enfants de familles homoparentales, une fois adolescents, seraient aussi plus enclins à l’exploration sexuelle, n’ayant pas grandi dans un contexte qui leur imposait une orientation ou l’autre. «Il est encore trop tôt pour dire s’ils seront plus nombreux à être homosexuels dans des relations stables, puisque trop peu d’entre eux ont dépassé 18 ou 19 ans», estime Mme Julien.

Des défis de taille

Le plus gros problème auquel se heurtent les enfants de familles homoparentales reste l’intimidation.

Une étude récente de Line Chamberland, titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie de l’UQAM, menée auprès de 30 écoles secondaires du Québec, révèle que l’homophobie est le premier motif d’intimidation à l’école.

La diversité culturelle montréalaise complique les choses, puisque plusieurs immigrants viennent de pays où l’homosexualité est très mal acceptée, voire illégale. Petite lumière au bout du tunnel, cette discrimination est moins marquée dans les écoles qui ont des politiques d’ouverture à l’homosexualité.

Jasmine, une jeune mère qui élève ses deux enfants avec sa conjointe, sent que sa situation familiale n’est pas toujours bien acceptée. «Lorsque je dis que je sors avec Anne-Sophie, les gens trouvent ça cool. Mais quand j’annonce qu’on a des enfants, je vois tout de suite que les gens sont mal à l’aise», remarque-t-elle.

Un autre obstacle qui peut se présenter aux enfants de familles homoparentales est le sentiment d’être différents. «Récemment, notre fille de quatre ans a commencé à dire qu’elle était la seule à ne pas avoir un papa et une maman, raconte Jasmine. On lui a assuré que ce n’était pas le cas, mais on ne connaissait pas d’autres familles comme la nôtre.»

Le couple a donc lancé un appel à tous pour en trouver une. Ils ont finalement été invités chez des lesbiennes qui ont une petite fille de cinq ans.

La morale de l’histoire : plus la société va accepter ces familles, moins elles se cacheront, et plus elles s’intégreront dans la société comme toutes les autres. Jasmine, de son côté, a bon espoir que les choses changent.

«Quand j’étais jeune, je me faisais niaiser parce que mes parents étaient séparés, se souvient-elle. Maintenant, cette situation familiale est pratiquement devenue la norme…»

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L’homoparentalité et la loi

  • Depuis 2002 au Québec, et 2005 au Canada, la loi reconnaît les mariages entre personnes de même sexe. Du même coup, les parents non biologiques homosexuels peuvent se prévaloir de droits sur les enfants de leur conjoint, et les couples homosexuels peuvent adopter.
  • Avant 2004, des discriminations subsistaient pourtant vis-à-vis des femmes lesbiennes et des femmes seules dans les cliniques de procréation assistée. «Quand on a commencé à essayer d’avoir des enfants, les clini­ques avaient des politiques internes basées sur de fausses conceptions selon lesquelles nous n’avions pas ce qu’il fallait pour élever des enfants», se souvient Karol, intervenante au Centre de solidarité lesbienne et mère de jumeaux de sept ans.
  • En 2004, la loi concernant la procréation assistée et la recherche connexe du Québec force la main aux cliniques en interdisant spécifiquement la discrimination basée sur l’orientation sexuelle ou le statut matrimonial.
  • Depuis 2010, la procréation assistée est gratuite au Québec, ce qui la rend encore plus accessible aux aspirantes mères lesbiennes.

Certains prénoms ont été changés

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