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Ligne éditoriale et ligne de parti

Le portail Projet J, un observatoire du journalisme, soulignait hier que, dans tout le débat entourant le projet de Charte des valeurs québécoises, un consensus semble se tracer chez Gesca alors que Quebecor fait place, dans ses journaux, à plus de divergence d’opinions.

En effet, au lendemain du dépôt de la proposition de Bernard Drainville, le Journal de Montréal jouait en une son armée de chroniqueurs «pour» et son armée de chroniqueurs «contre». Cette couverture montrait toutefois qu’il y avait, contrairement à ce que le ministre le prétend, une profonde division quant à la Charte.

Du côté de La Presse, tous les chroniqueurs de même que l’éditorial s’opposent à la Charte telle que proposée par le gouvernement Marois. On pourrait croire à un complot fédéraliste manigancé par l’«empire Desmarais», mais à La Presse, les chroniqueurs sont libres d’adopter la position qui leur sied, et il arrive régulièrement que leurs vues divergent de celles de leurs collègues et même de leurs patrons.

À moins d’être bougrement mal intentionné, pour garder sa crédibilité, un journal tente la plupart du temps de refléter chez ses chroniqueurs une diversité d’opinions. On va en chercher un peu à droite, un peu à gauche, un peu au centre. Ainsi, quand une crise divisant profondément les Québécois éclate, prenons par exemple la crise étudiante de 2012, on a des chroniqueurs pour et des chroniqueurs contre. Parfois, on a juste Jean Barbe d’un côté, et on le vire quand ça ne fait plus, mais ça, c’est une autre histoire.

L’équipe de chroniqueurs de La Presse est généralement bien constituée pour commenter les différents enjeux. Le problème, cette fois, c’est que la question du port des signes religieux ne respecte pas la division gauche/droite habituelle. Elle ne respecte même pas la traditionnelle division souverainiste/fédéraliste. Cette question interpelle notre rapport profond et intime au droit, à la religion, à l’histoire, à l’identité. Comme le décrivait si bien mon collègue Jérôme Lussier, ce débat divise la population selon une autre logique, entre laïcs ouverts, laïcs fermés, conservateurs et gestionnaires. Cette fois, donc, à La Presse, on s’est retrouvé avec seulement des laïcs ouverts, opposés à la Charte. Ce sont des choses qui arrivent.

Ce qui est gênant, par contre, du côté de La Presse, c’est qu’on ne tente pas de contrebalancer cette carence d’opinion favorable à la charte par des lettres ouvertes divergentes substantielles. Dans le courrier des lecteurs, on publie presque sans exception quatre lettres «contre» contre deux lettres «pour». Et la plupart du temps, l’argumentaire des lettres en faveur de la Charte est tellement faible qu’il discrédite complètement la position.

Je vous donne deux exemples :

Le 28 août dernier, Catherine Philippe écrivait dans sa lettre intitulée «Oui, imposons notre culture» : « Moi qui suis une femme, une féministe de surcroît, je vous le dis sans détour, ma culture est bien supérieure à beaucoup d’autres. Demandez à n’importe quelle femme de votre entourage si elle irait vivre dans un pays musulman. Ou même en Inde. »

Le 5 septembre 2013, Jacques Leclerc écrivait, dans un texte au «nous», un «nous» dont je tiens à me dissocier : «Il a fallu 400 ans au peuple québécois pour briser cette domination et rejeter ces dogmes et croyances ridicules. Croyez-vous que nous allons laisser une autre religion entrer dans nos vies et dans l’espace public? Croyez-vous sincèrement que je suis à l’aise quand l’enseignante de ma petite-fille porte un voile pour lui démontrer de manière sans équivoque sa croyance religieuse: « Tu vois moi, je suis meilleure que toi, je pratique ma religion »».

Avec de tels arguments en faveur de la Charte, il n’y pratiquement plus besoin d’arguments contre!

Même moi, qui suis farouchement opposée à la Charte, je ressens un malaise quant à l’absence d’argumentaire digne de ce nom en faveur de celle-ci dans les pages de La Presse. Mais bon, peut-être que les pro-charte n’envoient pas leurs textes à La Presse jugeant qu’il sera de facto écarté?

Le Devoir, dont l’éditorial a donné son appui à la Charte, a néanmoins publié des textes de très grande qualité dans tous les spectres de ce débat.

Ligne de parti

Comme dans la population en générale, la question divise les politiciens selon une logique différente que les traditionnelles oppositions gauche/droite ou souverainiste/fédéraliste. Et des dissidents, au sein des politiciens souverainistes, il y en a. La Presse rappelait ce matin que le ministre Sylvain Gaudreault avait déjà dénoncé le «racisme sous-jacent» au débat sur les accommodements raisonnables. Nos opinions évoluent au fil du temps, mais quand même…

Vous ne verrez évidemment pas ces dissidents péquistes dénoncer la Charte, mais vous ne les verrez pas non plus vanter son troisième point, le plus gênant, celui qui retirerait à certains le droit de porter des signes religieux. Ils iront de déclarations avec lesquelles pas mal tout le monde est d’accord : «il faut des règles claires», «le débat doit avoir lieu», «il faut donner suite au rapport Bouchard-Taylor», «l’État doit être neutre».

Quant à ceux parmi les péquistes ou les bloquistes qui seraient tentés d’afficher leur dissidence, comme l’écrivait hier Josée Legault, dans L’Actualité, l’expulsion de Maria Mourani du caucus du Bloc leur envoie un message : c’est non. En général, on évite d’imposer la ligne de parti pour des questions qui font appel à la conscience personnelle de chacun, comme l’avortement ou la peine de mort. Je crois que la question du port des signes religieux, parce qu’elle fait appel en quelque sorte à des «croyance théoriques», se qualifie comme question trop personnelle pour être assujettie à la ligne de parti.

En août 2011, alors que le PQ était loin de pouvoir aspirer à la position de gouvernement minoritaire, Bernard Drainville déposait un document contenant 10 propositions pour rapprocher les institutions démocratiques des citoyens. L’une d’elle était l’assouplissement de la ligne de parti. En espérant que cette proposition guidera la suite des choses et que tous élus pourront voter selon leur conscience lorsque ce projet de loi sera soumis au test de la démocratie.

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