Sénat: la controverse se poursuit
OTTAWA – Mike Duffy, le sénateur au coeur du scandale des dépenses, a lâché une bombe mardi en affirmant que Stephen Harper lui avait personnellement ordonné de rembourser les 90 000 $ qu’il devait à la Chambre haute — pas pour une question de règles, mais plutôt de «perception».
Dans une réplique cinglante à ceux qui l’accusent de «grossière négligence», l’ex-sénateur conservateur a indiqué avoir rencontré en privé M. Harper et son ancien chef de cabinet Nigel Wright le 13 février dernier au sujet de la controverse sur ses dépenses.
«Mais le premier ministre n’était pas intéressé par les explications ou la vérité», a soutenu M. Duffy,
Il a laissé entendre que M. Harper lui aurait dit que le problème ne résidait pas dans des règles qu’il aurait pu bafouer: «Ce n’est pas à propos de ce que tu as fait. C’est à propos de la perception de ce que tu as fait, qui a été créée dans les médias. Les règles son inexplicables pour notre base (politique).»
En réponse aux déclarations de M. Duffy, le Bureau du premier ministre (BPM) a affirmé par courriel que ce fut la seule fois où M. Harper a discuté de ses dépenses avec lui. On n’a pas voulu offrir de commentaire quant à l’essence de la déclaration du sénateur.
Dans son discours, M. Duffy a ensuite fait valoir que le fait de repayer ce qu’il croit avoir été en droit de toucher allait détruire sa réputation. Mais, a-t-il relaté, les pressions provenant du BPM se sont fait plus insistantes.
«Finalement, le message du BPM est arrivé: « Fais ce que nous voulons, ou sinon… », a-t-il déclaré, relatant une conversation avec le chef de cabinet de M. Harper de l’époque, Nigel Wright.
«Et sinon, quoi? (M. Wright) a dit que la majorité conservatrice au comité directeur de la Régie interne — les sénateurs (David) Tkachuk et (Carolyn) Stewart Olson — publierait un communiqué de presse me déclarant non qualifié à siéger au Sénat», a-t-il affirmé.
Quand il a plus tard signalé qu’il n’avait pas les 90 000$ que la Chambre haute lui réclamait, M. Wright lui a répondu de ne pas s’inquiéter.
«J’écrirai le chèque. Les avocats s’occuperont des détails», aurait alors répliqué M. Wright. Selon M. Duffy, au moins deux avocats du bureau du premier ministre auraient été impliqués dans l’entente, ainsi qu’un avocat du parti conservateur.
Suspension
Tout comme ses collègues Patrick Brazeau et Pamela Wallin qui se sont également présentés au Sénat mardi pour faire face à leurs collègues, M. Duffy est accusé de «négligence grossière». Le leader du gouvernement au Sénat, Claude Carignan, a déposé trois motions pour suspendre, sans salaire ou avantage, les trois ex-conservateurs. On leur reproche d’avoir fait des dépenses illégitimes.
Dans une très longue tirade, M. Carignan a insisté sur le fait que c’était à l’institution elle-même de sévir contre ceux qui abusent de l’argent du public, faute de quoi les Canadiens n’auront plus confiance dans la Chambre haute.
Mais plusieurs autres sénateurs — tant conservateurs que libéraux — n’appuient pas sa manoeuvre, jugeant qu’on bafoue ainsi la présomption d’innocence des trois sénateurs tombés en disgrâce. Hormis M. Brazeau, accusé de voies de fait et d’agression sexuelle en parallèle de ses déboires au Sénat, aucun ne fait face à des accusations.
À cela, M. Carignan a répliqué qu’on n’avait pas affaire à un cas criminel, mais que la négligence et l’imprudence des trois sénateurs étaient répétitives et nécessitaient des sanctions.
Ni les conservateurs ni les libéraux n’imposeront la ligne de parti, devant les nombreuses objections exprimées de part et d’autre. On ignore pour l’instant quand se tiendra le vote.
Dans le camp de la sénatrice Wallin, le sénateur conservateur Hugh Segal a déjà annoncé qu’il voterait contre la motion la concernant. «Je pense que c’est complètement injuste, qu’on est en train de rendre un jugement ou une punition publique sans avoir une discussion du contenu et du contenant de la patente», a-t-il insisté plus tôt en journée.
Par la voix de leur leader au Sénat James Cowan, les libéraux ont quant à eux déposé une motion pour référer à un comité extraordinaire les trois motions du sénateur Carignan, devant lequel les accusés auraient l’occasion de se défendre. M. Cowan a assuré qu’il n’avait aucune sympathie pour les trois sénateurs, mais qu’il fallait appliquer une procédure équitable et ne pas se laisser guider par la colère.
Patrick Brazeau
Dès le commencement du débat au Sénat, M. Brazeau a annoncé son intention de déposer une motion pour que ses dépenses soient examinées de façon publique par un comité du Sénat. M. Duffy a applaudi à l’intervention de son collègue.
M. Brazeau a également voulu se défendre contre la suspension, répétant lui aussi que les règles concernant les dépenses n’étaient pas claires ou cohérentes.
«Quand les règles sont changées derrière les portes closes et que des sanctions sont imposées rétroactivement, est-ce que cela contribue à la dignité du Sénat?», a-t-il demandé.
«Ceci est une parfaite blague, une parfaite farce. Et Stephen Harper, vous avez perdu mon vote», a conclu M. Brazeau.
Aux Communes, le premier ministre Stephen Harper a ignoré presque toutes les questions de l’opposition sur le sujet. Son secrétaire parlementaire s’est chargé de se lever à sa place. Paul Calandra a répété, à chaque question, que les autorités se chargeaient de ces affaires. La GRC mène actuellement des enquêtes sur les dépenses des trois sénateurs.