La mafia gaie
Par définition, les minorités sont fragiles. Pour expliquer à mes amis de la communauté LGBT comment une atteinte aux droits des minorités comme l’était la charte proposée par le PQ aurait pu se retourner un jour contre eux, j’évoque à l’occasion un moment, choisi au hasard, où la majorité jugera que c’en est assez de leurs demandes «déraisonnables». On pourra toujours arguer que ces demandes ne sont pas déraisonnables, mais devant une majorité qui croit le contraire, qui nous donnera raison, si ce n’est l’ensemble des structures mises en place pour que nous vivions dans un État de droit?
Aux États-Unis, où les gais, lesbiennes, trans et bisexuels n’ont pas encore commencé à jouir pleinement de tous leurs droits dans tous les États, ce jour où on commence à trouver qu’ils exagèrent est arrivé. Il est arrivé par le départ du CEO de Mozilla Brendan Eich. Eich a été, disons-le comme ça pour l’instant, fortement encouragé à démissionner de ses fonctions après qu’il eut été révélé qu’il avait donné 1000$ à une campagne en faveur de la Proposition 8 en 2008. Cette proposition était un référendum pour l’amendement de la Constitution de l’État de Californie afin d’interdire le mariage entre conjoints de même sexe, à la suite d’une initiative populaire qui le permettait.
La proposition a finalement été renversée en cour suprême. Mais la campagne a été féroce. À l’époque, on disait que si rien n’était fait, on allait enseigner à vos enfants que marier un conjoint de même sexe était une option tout aussi valable qu’un mariage traditionnel. Sur les questions de genre et d’orientation sexuelle, 2008 nous semble parfois à des années-lumière, puisqu’aujourd’hui, une majorité serait probablement tentée de de répondre à cette menace : «et alors…»
Le scandale s’est produit en trois temps. Dans un premier temps, des gens, gais ou pas, se sont révoltés d’apprendre que le dirigeant co-fondateur d’une entreprise de Silicon Valley avait une vision aussi rétrograde. Dans un deuxième temps, le pouvoir du consommateur s’est fait entendre, et pour ne pas nuire à la compagnie, Eich a démissionné. La troisième étape est plus inquiétante. Devant ce qui a été perçu comme une victoire du pouvoir LGBT sur la liberté de conscience, des commentateurs se sont mis à évoquer l’existence d’une «mafia gaie». Même l’animateur Bill Maher, pas spécialement connu pour être à droite, a dit qu’il croyait en l’existence d’une mafia gaie, dans les jambes de laquelle vous ne voulez absolument pas vous trouver.
Pourtant, des consommateurs n’ont fait qu’exercer leur droit d’annoncer qu’ils allaient boycotter une entreprise dont le chef de la direction fait la promotion de valeurs avec lesquelles ils sont en désaccord. Il en irait de même d’une entreprise dont le directeur brûlerait des chatons. C’est plutôt l’expression d’un consensus qui s’est exercée ici, et non une quelconque forme d’intimidation basée sur un obscure code d’honneur.
Quoiqu’il en soit, je crois qu’il est précieux de préserver la liberté de conscience et d’expression, tout en faisant valoir le droit au désaccord. En Ohio, une cohorte d’étudiants a fait comprendre au président du groupe Americans for truth about homosexuality (un groupe selon lequel la «vérité» inclut des thérapies pour guérir l’homosexualité) qu’il était le bienvenu dans leur collège pour leur parler de l’«agenda gai». Une centaine d’entre eux se sont pointés à sa conférence… pour la quitter en silence en signe de désaccord. L’une des participantes a déclaré : «Je suis lesbienne. Après cet événement, j’ai du travail à faire, ensuite l’épicerie, et après je soupe avec ma blonde, et ensuite nous allons promener les chiens. Voici mon «agenda gai»».
Par définition, les minorités sont fragiles. Parfois, elles dérangent, et ne doivent pas s’empêcher de faire face au malaise des autres. Parce que c’est pas en limitant les droits des autres que l’on protègera les droits de tous.