La parole est en berne
Quand j’étais recherchiste, j’appelais souvent Pierre Falardeau pour l’inviter à diverses émissions. Il acceptait presque toujours d’y participer. Avec gentillesse et politesse en plus, ce qui n’est pas nécessairement un automatisme dans le merveilleux monde des communications. Quand il rappelait, ça sonnait à peu près comme ça : «Hey, Ménard, m’a y aller faire le bouffon su’ ton programme. C’t’à quelle heure?» Et il venait. Et on rigolait en attendant qu’il aille «faire le bouffon». C’étaient ses mots. Il savait fort bien que c’était la raison pour laquelle nos boss désiraient l’avoir aussi souvent sur un panel. Pour sacrer deux ou trois fois, pour fumer comme un engin pendant l’entrevue, pour donner un show finalement. Il se prêtait au jeu tout en profitant de ses intrusions dans des émissions de variétés pour passer son message politique. C’était de bonne guerre. Falardeau, manifestement, adorait ce genre de guerre.
Depuis ce temps, quand je le croisais, je ne manquais jamais de le saluer. Lui faisait semblant qu’il me reconnaissait – il devait le faire avec plein d’autres – et alors, une autre joyeuse discussion s’amorçait. À propos de tout. Jamais de rien.
L’être politique était intransigeant. Malgré l’indéniable respect que j’éprouvais pour l’anthropologue-citoyen, je demeure à ce jour incapable d’oublier le mépris sectaire qu’il avait manifesté à l’endroit de René-Daniel Dubois qui avait émis des simples réserves sur la manière de mener le combat indépendantiste lors d’un débat télévisé. Pas plus que de son indigne réjouissance lors du décès de Claude Ryan. Étrange de voir comment un homme aussi vigoureusement épris de justice pouvait parfois être aussi injuste…
Aujourd’hui, on ne basculera pas dans les «irremplaçable» et les «dernier de sa race». D’autres suivront et prendront la parole comme il l’a fait, avec passion et conviction. Sauf que moi, Falardeau, j’aurais été prêt à l’entendre encore un peu…
Dans un Québec encore profondément mêlé – on rappelle que près de 50 % des élus indépendantistes québécois «ouvrent» à Ottawa – et confortablement blotti dans le centre mou du spectre politique, Falardeau aura au moins été un vecteur clair en choisissant un camp extrême. Pour le meilleur, pour le pire et pour tout ce qui est venu avec.
Salut Pierre Falardeau. Y a un maudit gros morceau qui vient de se détacher d’une banquise en dérive.