Art de vivre

Transgresser les normes, une coupe de vin à la main

Transgresser les normes, une coupe de vin à la main
Photo: Getty Images/iStockphotoL’expérience s’est déroulée au restaurant Miel, situé au 2194, rue Centre, à Montréal.

En tapant la phrase «manger seul au restaurant» dans l’internet, vous verrez apparaître une panoplie d’articles donnant des conseils pour manger en solitaire sans gêne.

Métro s’est posé la question: pourquoi ne peut-on pas manger seul au restaurant sans que cela soit perçu comme un problème? Pour y répondre, notre journaliste s’est rendue au restaurant Miel, sans livre, ni journal, ni appareil mobile afin de profiter à 100% des joies de la gastronomie en solitaire. Elle nous fait part de son expérience.

Réservation

Ça y est, la décision d’aller manger dans un bon restaurant sans être accompagnée est prise! Encore faut-il réserver une table. Dès l’instant où vous décrochez le téléphone et que vous mentionnez à l’hôtesse où c’est une réservation pour une personne, un sentiment de gêne fait surface.

Selon Marie-Chantal Doucet, sociologue et professeure à l’École de travail social de l’UQAM, une norme est à l’origine de ce sentiment de malaise. «Dans les sociétés contemporaines, il y a une norme sociale établie nous dictant qu’il faut être accompagné au restaurant, explique-t-elle. De façon générale, on ne se vante pas d’être seul, il faut avoir des amis et une vie sociale active, alors le fait d’étaler sa solitude au su et au vu de tous dans un restaurant transgresse cette norme», ajoute la sociologue.

L’arrivée

Une fois accueillie par l’hôtesse, il faut prendre place. Au bar ou à une table? Le bar est plus animé, la cuisine y fait souvent face et il y a presque toujours un membre du personnel derrière pour croiser votre regard et vous parler. Le bar ce sera, alors!

Au restaurant Miel, c’est effectivement disposé ainsi; le chef Hakim Chajar se retrouve donc face à moi, et je peux le regarder cuisiner les petits plats qui me seront servis.

L’arrivée au restaurant est assez facile à supporter, car on est reçu par l’hôtesse, le sommelier vient nous proposer les alcools de la soirée, et il faut aussi faire son choix de menu et le mentionner au serveur.

À ce moment, la fébrilité liée au fait d’être dans un bon restaurant est trop présente pour sentir la gêne s’installer. Mais ensuite… on regarde autour.

«Curieusement, dans les grandes villes, il y a un nombre effarant de personnes qui vivent seules, et c’est intéressant de constater, en allant en solitaire au restaurant, que personne d’autre ne le fait, surtout pas les femmes, précise Mme Doucet.

Dans d’autres contextes, au cinéma par exemple, on peut apercevoir des gens seuls, terrés dans la noirceur, à l’abri des regards, mais dans un restaurant, en pleine lumière, c’est trop gênant, et cela attire les regards et les questionnements des autres», approfondit-elle.

«Le fait de manger seul au restaurant transgresse la morale de l’alimentation définie dans les sociétés contemporaines.» – Marie-Chantal Doucet, Ph. D en sociologie, professeure à l’École de travail social de l’UQAM

Le regard d’autrui lorsqu’on est seul

En effet, lorsque les autres clients du restaurant ont pris conscience que je n’attendais personne, que je sirotais mon verre de Songe de Sévigné d’un rosé très clair, aux parfums de pêches et d’agrumes en solitaire, ils se sont sentis attristés pour moi. Ce sentiment de pitié et de désolation était facile à percevoir; leurs regards le trahissaient ostensiblement.

Pour la majorité des individus, «le regard social posé sur la solitude est difficile à supporter», affirme Marie-Chantal Doucet.

Le plaisir des sens

«La nourriture, c’est rassembleur, ça se partage.» Bien sûr, mais pas seulement! Cette expérience sociologique s’est rapidement transformée en aventure gastronomique des plus sensitives.

Lorsque le chef Chajar m’a fait servir son plat de betteraves fumées au sabayon d’huîtres, tous mes sens étaient en émoi.

Je ne me suis pas contentée d’apprécier ma première bouchée, pour ensuite continuer la conversation avec mon invité; j’ai joui de chacune d’elles en les décortiquant afin de percevoir toutes les subtilités du plat.

Et cet éveil ne se limite pas aux alcools et à la nourriture. Tandis que je prenais plaisir à sentir les effluves d’écorce d’orange et de fleurs blanches de mon chablis Clotilde Davenne, mes yeux scrutaient les environs.

Le bois du bar, les luminaires, les portes anciennes, les tableaux… Le jeune couple qui s’ennuie, le groupe d’amies qui profitent bruyamment de la soirée, les serveurs courant dans la salle en tentant d’offrir un bon service, les entrées et les sorties des clients, les visages qui défilent, le cuisinier concentré sur sa tâche, le plongeur grattant minutieusement la vaisselle et le chef qui crée ses plats comme dans une danse au cœur de sa cuisine.

Manger seul au restaurant, c’est tout ça! C’est porter attention au monde dans lequel on vit et réussir à l’apprécier pour ce qu’il est, du moins le temps d’un bon repas…


Plats dégustés lors de l’expérience
Nouveau menu d’automne du chef Hakim Chajar

Serrano
Serrano vieilli 18 mois au beurre noisette
  • Maitakes grillés, épices de merguez, yogourt au citron confit, pita frit, salade de concombre — Un plat parfaitement réussi! Le champignon charnu et spongieux absorbe les parfums des épices maghrébines et le yogourt au citron confit balance le tout par sa texture onctueuse et sa touche acidulée et salée. D’origines marocaine et espagnole, le chef Chajar offre le meilleur de son art en intégrant sa culture et son essence à ses plats.
  • Betteraves fumées, gel de betteraves, tuile de sarrasin, sabayon aux huîtres, moutarde marinée et huile d’argan — Que dire de plus que «quelle bonne idée de faire fumer des betteraves»? Leur saveur est quintuplée, et l’ajout du filet de sabayon d’huîtres est, selon moi, de la créativité culinaire parfaitement accomplie.
  • Chou-fleur césar, chorizo, anchoïade, croûtons, tuiles de parmesan — La cuisson de la crucifère est parfaite et l’anchoïade (spécialité de la cuisine provençale faite à base d’anchois, de câpres, d’huile d’olive et d’ail) est équilibrée; elle rehausse à merveille les saveurs neutres du chou-fleur sans être trop appuyée par l’anchois.
  • Poitrine de canard de Sainte-Pie, beurre de panais, prune compressée au gingembre, miel au yuzu, duxelles, crumble de céréales et de noix — Les douces saveurs de la poitrine de canard sont mises en évidence à chaque bouchée grâce au parfait équilibre «acide, sucre, épice» de la compotée de prune au gingembre. La viande est rosée et, malgré le fait qu’elle est moins grasse qu’un magret, elle fond en bouche. Un beau plat d’automne!
  • Serrano vieilli 18 mois, beurre noisette — Cette assiette m’a été servie à ma demande. Le jambon espagnol était là, sur le comptoir. Je l’ai contemplé toute la soirée, impossible de ne pas en vouloir une tranche! Le fait de le servir avec un beurre noisette et des morceaux de focaccia grillés au romarin rend l’expérience décadente!

Cheese-cake déconstruit au chocolat blanc, sorbet aux griottes — Une finale sucrée tout en élégance! Accompagné d’un verre de porto blanc, ce dessert a couronné cette sublime expérience gastronomique/sociologique.


Et pour amener un peu de plaisir et d’amusement à votre expérience, visionnez la capsule vidéo How to EAT ALONE and not be scared du blogue mtl food snob avant de vous rendre au restaurant. La blogueuse An Tran vous fera rire aux éclats en plus de vous donner des trucs et des astuces rigolotes afin de vous lancer.