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L’aventurier des cépages perdus

Photo: Kevon Klinskidorn

L’été dernier, dans un édito du New York Times bien tourné, Jason Wilson expliquait «Why You Should Be Drinking More Weird Wines». Oui, pourquoi devrions-nous boire davantage de vins étranges? C’est à cette question que le journaliste américain répond en profondeur et, 
de son propre dire, légèrement en boisson, 
dans Godforsaken Grapes.

Godforsaken Grapes est un livre sur les raisins de la colère. Non pas celle de Steinbeck, mais bien celle de Parker. L’éminent critique, Robert de son prénom, dont le système de notation par points des vins a longtemps fait la loi. Et qui, dans une chronique parue en 2014, s’est insurgé contre la popularité croissante de cépages qu’il jugeait «rarement intéressants», tels le savagnin, le blaufränkisch ou le trousseau. Précisément des cépages qu’une nouvelle génération de sommeliers s’affaire à faire rayonner. Car, oui, OK, il y a le chardonnay et le pinot grigio. Mais pas que.

C’est porté par cette idée, et désirant montrer que, sauf votre respect, M. Parker, vous avez tort, que Jason Wilson est parti sur la trace de ces vins trop longtemps snobés, buvant des perles de verres, écrivant des perles de réflexions.

Ainsi, son récit parle aussi de lui. D’un homme sensible qui se sent coupable chaque fois qu’il tombe sur un cépage énigmatique qu’il n’aime pas, «comme s’il abandonnait à son sort un étranger ayant besoin d’un ami». Car Jason Wilson est un gars méditatif qui, tout en dégustant un Wiener schnitzel en banlieue de Mörfelden, arrive à faire des liens entre des choses aussi disparates que «les côtelettes de veau», «la chute des grands empires» et «la résistance des petites joies anachroniques». Oui, ses réflexions vont loin. Comme les vignerons qu’il croise sur son chemin. Des passionnés, des originaux.

Par exemple, Christian Tschida, un trublion autrichien qui, dans son vignoble du Burgenland, lui fait déguster ses vins. Des vins adorés, à son plus grand désarroi, par les hipsters new-yorkais. Avant de lui en verser, il intime à Jason Wilson de boire, horreur, une tasse de café. Puis, il l’invite poliment à se soulager dans son jardin. «I would be honored if you pissed in my garden.»

Le journaliste évoque cette rencontre loufoque avec le ton goguenard d’un homme qui a passé une grande partie de sa carrière à «voyager pour boire, puis écrire sur ce qu’il a pu boire pendant qu’il voyageait».

À notre tour, voyageons un peu dans le temps : c’est après des études en création littéraire, durant lesquelles il a tenté de pondre un roman («Le pire de tous les temps!») que Jason Wilson a décidé de délaisser la fiction et son récit jamais publié pour devenir critique de resto. Puis chroniqueur au Washington Post. C’était il y a 10 ans, et les bars américains vivaient ce qu’il appelle un «grand renouveau des cocktails». «J’ai rencontré beaucoup de gens avec des personnalités fortes, aimant parler tout aussi fort. Mon écriture a été leur miroir.»

Ce n’est qu’ensuite qu’il s’est intéressé au vin. Son écriture, elle, a continué à être le miroir de ses explorations.

«J’ai toujours été captivé par les choses délaissées, oubliées, qui, selon moi, n’auraient jamais dû l’être. Et ce sont aussi 
ces vins, délaissés, oubliés, qui m’attirent d’emblée.»
 – Jason Wilson

D’ailleurs, parlant de reflet, l’auteur estime qu’un vin est celui de son créateur. Ainsi, dans son livre, il raconte sa rencontre avec Josko Gravner, célèbre producteur de la région de Friuli-Venezia Giulia, dans le nord-est de l’Italie. En l’accueillant, Gravner l’avertit: le vin nature qu’il tire de ses raisins de ribolla gialla est «difficile à comprendre». Il «perturbe». Jason Wilson goûte. En effet. «Une minute, j’adorais ça. La suivante, je trouvais ça horrible. Un moment, je me disais que cet homme était un génie, l’autre, qu’il me menait en bateau.»

Le journaliste sera moins ambivalent au contact du regretté Stanko Radikon. Tout content, il annoncera à ce pionnier des vins nature avoir vu, sur le menu d’un resto de Philadelphie, une de ses bouteilles proposée à 98 $. Plutôt que de s’en réjouir, Stanko lui lancera, horrifié : «Mais c’est beaucoup trop!»

Cette scène parlante fait apparaître le fossé qui existe parfois entre les producteurs et les consommateurs. D’ailleurs, depuis ce jour, Jason Wilson pense souvent à ces producteurs plus âgés. À «ces vieux bonshommes qui travaillent souvent dans des lieux rustiques, ruraux. Pendant des années, seuls les gens du coin boivent leurs vins. Et encore. La plupart ne les apprécient même pas. Puis, pour une raison mystérieuse, lesdits vins deviennent populaires. Tous les bars branchés commencent à les servir. Et des jeunes à l’autre bout de la planète sont prêts à payer près de 100 $ pour une bouteille. C’est fou.»

Eh oui, ajoute le reporter : «De la même façon que la mode détermine le style des ourlets de jupe, la largeur des revers de veste et les teintes de rouges à lèvres, elle détermine aussi ce que l’on boit.» Et nul cépage ne saurait mieux illustrer ce fait, selon lui, que le grüner veltliner. Un raisin blanc autrichien qui a connu une percée spectaculaire à la fin des années 1990. «Les sommeliers de la Grosse Pomme l’appelaient seulement par son prénom : grüner. Comme Prince. Ou Cher.» Puis, les années ont passé et l’inévitable phénomène d’usure s’est produit. Vous savez, lorsqu’une chose cool le devient trop avant de cesser brutalement de l’être.

«Mais récemment, le grüner est revenu sur le devant de la scène mondiale, se réjouit Jason Wilson. Et il est désormais présenté comme un classique. De quoi parlons-nous quand nous parlons de tout cela si ce n’est des effets de la mode?»
Oui, l’auteur adore le vin, ceux qui le font et ceux qui le boivent (enfin, la plupart). Mais il demeure critique face aux tendances. «J’ai vu deux internautes se chicaner sur Twitter l’autre jour. L’un disait : “Le vin est une nécessité. Le vin est un besoin!” L’autre répondait : “Le vin est un besoin uniquement si vous êtes alcoolique. Le vin est un luxe.” Soyons clair : je suis totalement d’accord avec le second.»

De la même façon, il trouve important de parler avec précision des arômes – fruités, floraux, minéraux et autres. Mais il estime que la tâche peut être déroutante pour un néophyte. Lui qui donne des cours d’initiation au vin propose d’ailleurs à ses élèves d’utiliser, pour décrire ce qui se trouve dans leur verre, des références qui leur parlent. Des titres de chansons, des marques de voitures, des stars de cinéma. «Habituellement, quand ils entendent ça, mes étudiants laissent collectivement échapper un soupir de soulagement.»

Et il suit ses propres conseils. Dans son livre, il raconte que, pour lui, le gewürztraminer, cépage emblématique de l’Alsace, restera à jamais «son pote du New Jersey qui porte trop d’eau de Cologne, montre trop de poils de chest, et est un peu trop bruyant, mais parvient à charmer tout le monde».

Bien des amateurs ne seraient pas d’accord avec sa description. Mais l’important, selon lui, c’est qu’elle soit personnelle. «Nous devons tous trouver notre propre langage pour décrire ce que nous buvons.»

Un peu d’info

 

Godforsaken Grapes
Abrams Press
En librairie

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