Culture
05:00 17 février 2020 | mise à jour le: 16 février 2020 à 22:43 temps de lecture: 7 minutes

Haviah Mighty: continuer le combat

Haviah Mighty: continuer le combat
Photo: Matt Barnes/Collaboration spécialeHaviah Mighty

Un prix Polaris, ça ne change pas le monde, sauf que… Pour Haviah Mighty, première femme noire à remporter la précieuse récompense, un prix Polaris veut dire beaucoup plus qu’une simple tape dans le dos.

Le 16 septembre dernier, Haviah Mighty est littéralement tombée en bas de sa chaise lorsqu’on a annoncé que son album 13th Floor était le meilleur de l’année au Canada, selon le jury du Polaris.

Après avoir repris ses esprits, l’artiste de Brampton, en banlieue de Toronto, a témoigné de l’importance de ce prix pour elle. «Je fais de la musique depuis longtemps, avec peu de récompenses et de visibilité. Pour la première fois, je peux exprimer ma vérité et dire à quel point elle est importante.»

Cette vérité, c’est celle d’une femme noire dans une société blanche qui lui rappelle constamment qu’elle est too black and too loud . Celle aussi d’une artiste féminine qui doit bûcher sans cesse pour être respectée dans un milieu largement masculin.

Métro s’est entretenu avec la rappeuse de 28 ans avant son passage à Montréal, au Belmont, ce vendredi.

De quelle façon votre vie artistique a-t-elle changé depuis votre victoire au prix Polaris?
Le prix m’a permis d’envisager une carrière à long terme. Depuis que j’ai gagné, je peux voir des projets prendre forme pour les années à venir. C’est aussi une forme de validation de mon travail. Le Polaris m’a ouvert beaucoup de portes pour m’aider à montrer à des publics différents ce que je suis capable de faire.

Dans votre chanson In Women Color, vous dites à propos de votre condition de femme en musique: «Je dois en faire deux fois plus pour obtenir quatre fois moins de résultats.» [I gotta do 2 times more to get 4 times less.] Après avoir reçu le Polaris, avez-vous l’impression que cette époque est révolue?
J’en suis encore aux balbutiements de ma carrière. Les prix que j’ai reçus sont de belles récompenses, mais je me frappe encore à des murs qui me ramènent à ce que je dénonce sur l’album. Toutes ces choses qui forment l’expérience d’une femme noire dans le hip-hop au Canada, un milieu masculin très compétitif. Ces obstacles ne s’évaporent pas du jour au lendemain. Ils sont peut-être même accentués lorsqu’on se rapproche du grand public. C’est encore plus difficile de partager ce message sur des plateformes plus grandes. Cette époque de labeur n’est pas terminée. Elle va probablement durer pour l’ensemble de mon existence.

À vos débuts, vous sentiez-vous bienvenue dans le milieu musical?
Lorsque j’ai débuté, je ne m’arrêtais pas vraiment au fait d’être une femme dans un milieu masculin. C’est lorsque j’ai commencé à rapper live devant des spectateurs que j’ai compris ce qu’on attendait de moi en tant que rappeuse. J’ai rapidement constaté qu’une forme de tradition déterminait ce que les femmes pouvaient faire et ce qu’elles ne pouvaient pas faire. Et j’ai senti un mépris général à propos de la contribution des femmes. Plus j’ai ressenti ce mépris, plus j’ai tenté de le combattre. Je me suis quand même dit longtemps que la musique ne serait probablement qu’un hobby pour moi, que je ne pourrais pas aller très loin. Cette volonté de briser certains murs est venue tranquillement, à mesure que je me connaissais mieux par la musique. Recevoir des récompenses pour mon album vient confirmer le fait suivant: les choses que je dénonce sont importantes, et je dois continuer à le faire.

Un de ces thèmes est la réalité quotidienne des Noirs au Canada et en Amérique du Nord. Le nom de votre album et la chanson Thirteen font référence au 13e amendement de la Constitution américaine, par lequel on a aboli l’esclavage. Comment percevez-vous les traces laissées par l’esclavage et la ségrégation au sein de la communauté noire?
Même si je n’ai pas vécu à l’époque de la traite atlantique ou de l’esclavage, je crois que les effets se font toujours sentir. En faisant des recherches, j’ai compris combien cette époque avait divisé la communauté noire. Je crois que c’est encore le cas en 2020, même au Canada. Notre division vient beaucoup de notre histoire et de ce qui a été implanté pendant des centaines d’années dans la psyché du peuple noir. L’éducation traditionnelle a été remplacée par l’idéologie de l’homme blanc, le colonialisme et un système de valeurs dans lequel le corps noir est dévalué. Je peux percevoir les effets de l’esclavage dans la communauté noire, mais aussi dans la façon dont elle est perçue par les autres communautés. Il y a toujours une réticence à comprendre la réalité de l’histoire des Noirs, sans parler des préjugés voulant que les Noirs ne soient pas aussi bons que les autres.

La chanson Thirteen se termine sur le dur constat qu’il reste beaucoup de travail à faire en tant que société pour progresser. De quelle nature est ce travail, selon vous?
Je veux contribuer à bâtir un dialogue entre les hommes et les femmes, entre les personnes de couleur et les Blancs, et briser le silence à propos de l’expérience que vivent les gens de couleur ou les femmes dans les milieux dominés par les hommes. Ces expériences peuvent être validées et reconnues par le dialogue. Lorsqu’on peut parler librement, on peut commencer à changer les choses. Mon travail, c’est de continuer à créer en tant que rappeuse noire pour représenter les femmes par ma musique et mon image.

Sur certaines chansons, comme Ride, vous parlez ouvertement de la sexualité, qui peut selon vous servir à se réapproprier son corps. Avez-vous hésité avant d’aborder ce sujet?
C’était important pour moi de faire une chanson sur une sexualité positive, parce que ça fait partie de mon histoire et de mon vécu. J’ai quand même hésité à le faire parce que mes parents écoutent ma musique! (Rires) Avant cet album, je faisais taire une partie de moi-même par peur de la façon dont ça pouvait être reçu. 13th Floor aborde des sujets délicats, comme l’esclavage, les relations hommes-femmes, etc. Il y a aussi un inconfort lorsque vient le temps de parler de sexe. J’ai réfléchi avant de le faire, mais je voulais vraiment parler de tout ce qui avait construit cette femme de 26 ans [son âge au moment de la création de l’album]. La sexualité en fait partie.

Votre album oscille entre chansons politiques et pièces plus personnelles. Comment arrivez-vous à passer d’un univers à l’autre?
Les meilleurs albums, selon moi, sont ceux où l’artiste se raconte. C’est important de montrer qui on est par l’intermédiaire de la musique. C’est naturel pour moi de le faire, de partager mes expériences personnelles, pour démarquer ma musique de celle des autres. On peut avoir une connexion profonde avec un artiste même si on n’a pas vécu exactement la même chose que lui. J’ai toujours senti que c’était la chose à faire et, maintenant que j’ai obtenu de la reconnaissance pour mon projet, je sens que c’est vraiment le cas.

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