Keren Ann, un dernier opus très cinématographique
Il y a quelque chose de très cinématographique à propos du dernier opus de la chanteuse israélienne Keren Ann – la pochette à la Tarantino, les petites histoires qu’elle compose… L’artiste est attirée par le septième art (raison pour laquelle elle adore composer des trames sonores). «J’apprends beaucoup sur les situations et les gens à travers le son, dit-elle Je peux connaître quelqu’un beaucoup plus en écoutant sa voix qu’en regardant son visage. Donc, pour moi, faire un album, c’est faire un film pour les oreilles.» Entretien avec une touche-à-tout.
101 présente un son très «années 1970». Qu’est-ce qui vous a donné envie de cette facture sonore?
Je n’analyse jamais, je fais, j’y vais à l’instinct. Vu mon métier de conceptrice sonore, quand je travaille à un album, que ce soit pour moi ou pour les autres, j’ai envie d’un environnement sonore particulier. Dans ce cas-ci, c’était une ambiance un peu rétro. Pour moi, la production sonore, c’est quelque chose de très physique. Il faut que j’arrive à regrouper des éléments qui suscitent l’émotion associée à ce que je raconte dans la chanson. C’est un travail qui se fait petit à petit, qui peut être très amusant, très agréable, un challenge, comme dans le cas de My Name Is Trouble ou de Blood on my Hands.
Vous travaillez souvent à divers projets à la fois; vos autres projets influencent-ils ce que vous faites en solo, et vice versa?
C’est toujours le cas. Là, par exemple j’œuvre à la création d’un opéra. Le travail de chorale que j’ai fait il y a deux ans, ça influence l’opéra, et l’opéra influence ce que je fais de mon côté… C’est toujours interrelié; forcément, ça fait grandir, et quand on grandit, on a besoin de mélanger les genres.
Y a-t-il un chapeau que vous portez avec lequel vous êtes plus à l’aise que les autres?
Les rôles de productrice et de conceptrice sonore sont ceux pour lesquels je suis le plus inspirée, parce que quand j’écris, je suis toute seule. C’est quelque chose de très intime, alors que je partage ma passion quand je suis en studio. Mais sinon, tout me comble.
Vous avez déjà dit que vos albums étaient basés sur des choses que vous aviez vécues. C’est encore le cas ici?
Oui, bien sûr. C’est toujours ma vie qui m’inspire. Mais après, tout peut avoir une autre interprétation. Par exemple, Song from a Tourbus, c’est ma vie en tournée, c’est ce qu’on ressent, ce que d’autres musiciens dans la même situation peuvent sûrement ressentir.
L’album s’intitule 101, un nombre qui revêt une importance particulière à vos yeux : il réfère à vos initiales, à un psaume de la Bible… Pourquoi est-ce cet album qui devait s’appeler ainsi?
En fait, les 101 fragments que je raconte sur la pièce-titre sont des images qui me sont venues dans les heures avant le décès de mon père. Je pense que cette chanson-là représente réellement qui je suis aujourd’hui, les choses qui m’attirent et qui m’intriguent. C’est comme un puzzle qui raconte ma vie, et je pensais que c’était le bon moment pour le faire, parce que c’est en rapport avec la personne que je suis là, maintenant, aujourd’hui.
101 est à la fois sombre et lumineux, et ce qui est plus joyeux mélodiquement ne l’est pas forcément sur le plan des paroles. Ce contraste est-il un choix conscient?
Tout ce que je fais est un choix. Même si c’est un hasard, c’en est un que je choisis de garder. Tout ce que je fais en studio, c’est du travail de haute couture; après, sur scène, c’est plus du prêt-à-porter.
L’anglais, une langue familiale
Si Keren Ann a déjà chanté en français par le passé, c’est dans la langue de Shakespeare qu’elle a composé ses quatre derniers disques. Et ce n’est pas dans l’optique de s’assurer une carrière plus «internationale», assure-t-elle.«C’est quelque chose qui se décide selon ce qu’on a vécu, explique-t-elle. Les choses que je raconte sur mon album, je les ai vécues en anglais, et j’avais envie que ma famille comprenne, que les gens proches de moi comprennent aussi. Mes albums en français, mon père et mon ex-mari ne les comprenaient pas.»
La chanteuse rappelle que, de toute manière, elle parlait l’anglais bien avant le français. «Ma poésie est beaucoup plus riche en anglais qu’en français, croit-elle. Cela dit, j’aime écrire en français, et je continuerai toujours à le faire, mais mon
écriture a davantage évolué en anglais, d’une manière qui ressemble plus à qui je suis aujourd’hui.»
Keren Ann
À L’Astral
Lundi à 21 h