Culture
05:00 11 juin 2021 | mise à jour le: 11 juin 2021 à 16:30 temps de lecture: 6 minutes

«Ainsi soient-elles»: religieuses et rebelles

«Ainsi soient-elles»: religieuses et rebelles
Photo: Les films du 3 marsLes Sœurs Auxiliatrices du Québec dans le documentaire «Ainsi soient-elles»

Des religieuses féministes, anticonformistes et anticapitalistes, vous en connaissez beaucoup? Les Sœurs Auxiliatrices du Québec, auxis pour les intimes, étonnent et inspirent par leur esprit libre et punk. Le documentaire Ainsi soient-elles nous amène à leur rencontre.

Elles s’appellent Sœur Gisèle, Sœur Nicole, Sœur Marie-Paule, Sœur Suzanne, Sœur Andrée, Sœur Simone et Sœur Aline. Elles sont sur tous les fronts depuis des décennies, comme en témoigne leur collection de macarons qui, à elle seule, résume l’histoire du militantisme au Québec.

Ayant troqué l’uniforme austère des religieuses pour une tenue civile afin de demeurer près du peuple, ces religieuses infatigables ont consacré leur vie à défendre la veuve et l’orphelin. En plus de dénoncer le patriarcat dans leurs prières, elles portent fièrement l’épinglette «féministe tant qu’il le faudra!».

Au fil des ans, elles ont entre autres actions hébergé des détenus en maisons de transition, manifesté pour les droits des assistés sociaux et la reconnaissance de la Palestine ainsi que participé à la mythique marche Du pain et des roses.

Les auxis ne se gênent pas non plus pour critiquer avec virulence la religion catholique malgré leur foi. «Comment réagiriez-vous si le pape était une femme?» demande Sœur Gisèle le regard défiant dans le documentaire.

«Comment peut-on être à la fois religieuse et féministe? Comment peut-on appartenir à une église dominée par des hommes et en même temps se battre sur le terrain pour les droits des femmes? Ce paradoxe est à l’origine du film.» -Maxime Faure, réalisateur

Et elles sont loin d’avoir dit leur dernier mot, même si elles ne sont plus que huit aujourd’hui et qu’elles sont conscientes de la disparition à venir de leur communauté.

Avec sa caméra, le jeune documentariste Maxime Faure a immortalisé le quotidien de ces femmes «debout et engagées», comme elles se décrivent elles-mêmes. L’occasion tout indiquée pour revenir sur leur vie de luttes, partager leur legs et accomplir un devoir de mémoire.

Des femmes libres

Le cinéaste français qui a vécu à Montréal a eu le coup de foudre lorsqu’il a découvert cette communauté. «J’ai rencontré des personnalités fortes, des personnalités drôles, des femmes qui parlent avec une liberté que je trouve profondément inspirante», témoigne-t-il.

Ces religieuses sont en effet ricaneuses, tant dans le documentaire qu’en entrevue. Au bout du fil, Sœur Gisèle nous rappelle en riant que les Sœurs Auxiliatrices ne sont pas des «auxiliaires-tristes».

Dans une scène du film, Sœur Suzanne aborde avec esprit le décès à l’âge de 101 ans de sa collègue Sœur Christiane. «On commençait à penser qu’on était éternelle», blague-t-elle.

Maxime Faure a apprécié le contraste entre la légèreté de leur quotidien et la force de leur engagement. «Cette double facette est ce qui m’a le plus surpris chez elle», raconte celui qui les a côtoyées pendant plus de cinq ans pour réaliser Ainsi soient-elles.

C’est le temps qu’il a investi pour gagner la confiance des religieuses, qu’il filme en toute intimité. «Il a fallu du temps pour apprendre à se connaître, apprivoiser la caméra, apprivoiser ma présence, pour accéder à un quotidien et dépasser la captation d’une parole militante», explique-t-il.

Selon le réalisateur, la façon dont les Auxiliatrices vivent leur sororité et vieillissent ensemble en dit long sur leur engagement social. «Prendre soin les unes des autres est aussi politique que d’aller à une manifestation», croit-il.

Au départ, Sœur Nicole l’a trouvé «très indiscret», se souvient-elle en riant. «Dans le sens qu’il était très intéressé, alors il posait beaucoup de questions!»

Plus sérieusement, les deux religieuses interviewées par Métro saluent le respect et la sensibilité du documentariste. «Ce que j’ai compris, dans le fond, c’est qu’il s’est reconnu en nous, remarque Sœur Nicole. Ce documentaire, c’est un processus de reconnaissance réciproque.»

Dialogue intergénérationnel

Les religieuses ont d’abord été surprises par l’intérêt que leur a porté le cinéaste dans la jeune trentaine. «C’est impressionnant penser qu’un jeune de son âge pouvait s’intéresser à des vieilles femmes!» lance Sœur Giselle en riant.

Maxime Faure se dit touché par la confiance des auxis envers sa génération. «C’est ce qui m’a poussé à creuser ce film. Il y a quelque chose de très riche d’avoir cette parole qui encourage la jeunesse.»

Si les Sœurs Auxiliatrices acceptent avec une sérénité épatante la fin imminente de leur congrégation, c’est qu’elles se réjouissent de voir les jeunes générations poursuivre leurs luttes sociales à leur façon. Elles peuvent ainsi partir avec le sourire et le sentiment du devoir accompli.

«J’ai été en contact avec des jeunes de moins de 40 ans une bonne partie de ma vie. Au niveau de l’intuition et des valeurs, on se rejoint», soutient Sœur Nicole, pour qui les manifestations étudiantes de 2012 ont été particulièrement marquantes.

La religieuse se réjouit également que le documentaire promeuve un dialogue intergénérationnel. «En général, la société est organisée pour essayer de nous diviser. Ça évite de créer une humanité plus solidaire, dit-elle. Maxime nous a donné l’occasion de célébrer qui on est comme être humain, avec nos valeurs, peu importe notre âge.»

Être témoin pendant 75 minutes du parcours impressionnant et inspirant de ces femmes libres, heureuses et radieuses est galvanisant. Lorsqu’on mentionne qu’elles sont des modèles très inspirants, Sœur Nicole relativise les choses.

«Ce que je souhaite, c’est qu’on soit des références plutôt que des modèles. Moi, j’ai peur des modèles, c’est un pouvoir dont je ne veux pas. Je veux être en apprentissage avec d’autres, j’ai besoin des autres pour continuer à vivre.»

Voilà qui résume toute l’humilité et l’esprit de communauté qui anime ces femmes. Ce même esprit qui nous fait vivre de grandes émotions en regardant Ainsi soient-elles. «On a beaucoup ri et pleuré pendant le tournage, confirme Maxime Faure. Je suis content si ça paraît dans le film.»


Ainsi soient-elles

En salles dès vendredi. Trois ciné-rencontres auront lieu à Montréal en présence des Sœurs Auxiliatrices

Sur les plateformes des cinémas Beaubien, du Parc et du Musée ainsi que du Cinéma Public dès le 25 juin

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