La classe de Monsieur Falardeau
Les cinéastes ont toujours aimé retourner à l’école. On n’a qu’à penser à François Truffaut (Les quatre cents coups, en 1959), Louis Malle (Au revoir les enfants, en 1987) ou encore Peter Weir (Dead Poets Society, en 1989). Une tradition qu’ont récemment perpétuée Laurent Cantet (Entre les murs, en 2008) et Jean-Paul Lilienfeld (La journée de la jupe, en 2009), pour ne nommer que ceux-là. Avec Monsieur Lazhar, Philippe Falardeau vient ajouter son nom à la liste des réalisateurs qui ont répondu à l’appel de la cloche. «La classe, c’est un microcosme de la société, dit-il. Il y a des amitiés, des drames, des peines d’amour, des guéguerres, de l’hypocrisie, de la violence… C’est un laboratoire de la vie.»
Adapté d’une pièce de théâtre d’Évelyne de la Chenelière, Monsieur Lazhar brosse le portrait de Bachir Lazhar (Fellag), un Algérien forcé à l’exil qui propose ses services à la directrice d’une école montréalaise (Danielle Proulx) pour combler le vide laissé par la mort tragique d’une enseignante. Malgré le fossé culturel qui se dessine dès la première leçon, cet immigrant réussira à bâtir des liens solides avec son groupe d’élèves, parmi lesquels figurent Alice (Sophie Nélisse) et Simon (Émilien Néron), deux jeunes particulièrement ébranlés par le départ de leur maîtresse. «Je voulais que le film soit un hommage aux professeurs, souligne Falardeau. Ce sont les gladiateurs du 21e siècle. Ils font un travail dangereux, sous-payé et très difficile. Ils forment les humains de demain… et ils le font dans un cadre extrêmement rigide.»
Philippe Falardeau ne s’en cache pas : Monsieur Lazhar est un film engagé. Plusieurs thèmes à caractère social y sont abordés, dont l’immigration, le système d’éducation et le deuil. «Le défi, c’était d’éviter d’être didactique. Quand les personnages parlent, il ne faut pas que tu aies l’impression qu’ils sont en train de livrer un message ou de vendre une salade… ce qui est malheureusement souvent le cas dans ce genre de films, observe le réalisateur. Mon travail était de faire en sorte qu’on s’attache à Bachir et aux enfants. Qu’on ait le goût de les suivre dans le drame qu’ils vivent chacun de leur côté.»
N’eut été de C’est pas moi, je le jure! (2008), Philippe Falardeau n’aurait jamais pu réaliser Monsieur Lazhar. C’est du moins ce que le cinéaste déclare quand on lui demande d’élaborer sur sa façon de diriger de jeunes comédiens. «Le gros du travail commence aux auditions, note-t-il. Au lieu de rencontrer 400 enfants et de passer 5 minutes avec chacun d’eux, tu en vois 100 et tu prends le temps qu’il faut.»
Falardeau a recouru aux services de l’actrice Félix Ross, pour qui le coaching de jeunes acteurs n’a plus de secrets, durant le tournage de Monsieur Lazhar.
Ensemble, ils ont créé un environnement propice aux épanchements de leurs protégés, qui ont dû jouer plusieurs scènes à haute teneur émotionnelle. «Au début, je voulais faire un film plus dark, mais les enfants ont apporté une luminosité à laquelle je ne m’attendais pas, raconte le cinéaste. Mon rôle était de faire en sorte que ça ne devienne pas trop cute.»
La carrière de Monsieur Lazhar a démarré sur les chapeaux de roue en août dernier. Après une première mondiale à Locarno, où il raflé deux prix d’importance, le drame de Falardeau a été sacré Meilleur long métrage canadien au Festival international du film de Toronto. Quelques jours plus tard, il était sélectionné pour représenter le Canada aux Oscars, suivant ainsi les traces d’Incendies, qui avait reçu cet honneur en 2010. Et c’est loin d’être terminé. Au cours des jours et des semaines à venir, Monsieur Lazhar sera présenté aux quatre coins de la Belle Province avant d’être projeté en France dans le cadre de l’événement Cinéma du Québec à Paris.
Bien qu’il soit occupé à promouvoir la sortie de sa dernière offrande, Philippe Falardeau travaille déjà à l’écriture de son prochain projet pour le grand écran, une comédie sociale relatant le parcours d’un député indépendant québécois. «Je n’ai pas le choix; je ne vis que du cinéma, dit l’auteur et réalisateur. Je ne fais pas de télé parce qu’on y tourne 12 pages par jour et je suis incapable de travailler à ce rythme-là.»
C’est aussi par choix que Philippe Falardeau refuse tous les contrats de pub qui lui sont soumis. «Ce n’est pas pour moi. Ça ne me tente pas de passer deux semaines de ma vie à filmer un char ou un produit à lessiver, explique-t-il. Ça ne m’intéresse pas d’avoir trois boss – le client, l’agence de pub et le producteur – qui regardent par-dessus mon épaule et qui décident de tout. À la limite, c’est eux qui devraient être à ma place. Parce que c’est pas si dur que ça, réaliser. Placer un kodak sur un truc, c’est pas si tough que ça. Ce qui est tough, c’est d’avoir quelque chose à dire, une vision originale.»
Les fans de Philippe Falardeau ne s’étonneront pas des déclarations du cinéaste qui, au tournant du siècle, amorçait sa carrière sous le feu des projecteurs avec La moitié gauche du frigo, un sulfureux pamphlet contre le système capitaliste. «Après la sortie du film, j’ai été contacté par une grosse boîte de pub, raconte-t-il. On est allé dîner et je leur ai dit : « Ça m’intéresse, mais je ne veux pas faire de pub de char, de banque ou de société pétrolière. » Ils m’ont regardé avec un drôle d’air et je leur ai demandé s’ils avaient vu mon film. Ils m’ont répondu : « Non, mais on nous en a dit beaucoup de bien. » Je leur ai dit : « Eh bien regardez-le et si ça vous intéresse toujours, vous avez mon numéro de téléphone. » Ils ne m’ont jamais rappelé!»
En route vers les Oscars
La nouvelle est tombée il y a quelques semaines : Monsieur Lazhar représentera le Canada aux Oscars dans la catégorie du Meilleur film en langue étrangère. «Est-ce que ça me flatte? Bien sûr! Est-ce que j’espère qu’il sera retenu? J’essaie de ne pas y penser parce que je ne veux pas être déçu», commente Falardeau.
Dans cette aventure, le cinéaste pourra compter sur l’appui et l’expérience de ses producteurs, Luc Déry et Kim McCraw, qui connaissent les rouages de la machine, ayant eux-mêmes participé à la course l’an dernier avec Incendies, de Denis Villeneuve.
«C’est un processus assez compliqué : il y a plein de facteurs qui entrent en ligne de compte, dit Luc Déry, de la société de production Micro_scope. On refait le même chemin qu’avec Incendies, mais de façon un peu différente parce qu’on travaille avec un distributeur américain moins important.» [NDLR : la jeune entreprise MusicBox Films s’occupe de la distribution de Monsieur Lazhar aux États-Unis, alors qu’Incendies profitait de l’appui de Sony Pictures Classics].»
«Avec Monsieur Lazhar, on est un peu moins sur le radar, ajoute-t-il. Mais on sait que c’est possible. On y croit… et on voit venir les coups d’avance cette fois-ci. On est mieux préparé.»
Monsieur Lazhar
Présenté en clôture du Festival du nouveau cinéma samedi soir à l’Impérial
En salle dès le 28 octobre