Ravi Coltrane: la classe d’un maître
«Le jazz est une musique fragile qui ne peut être forcée. Il ne faut ni se presser, ni s’impatienter», dit Ravi Coltrane. Entretien avec un saxophoniste respectueux du passé, mais désireux d’innover.
«C’est important de prendre les choses qu’on aime du passé et d’avancer. De ne pas ignorer la tradition ou notre héritage, mais d’être très conscient de l’endroit où on se trouve aujourd’hui et de celui où on peut aller demain.»
Au bout du fil, Ravi Coltrane expose sa philosophie, présente sa vision de la musique, raconte ses souvenirs. Il se montre généreux, prend son temps, parle doucement.
Il se souvient notamment de sa véritable rencontre avec le jazz. Ce choc soudain. «Comme si quelqu’un avait allumé la lumière.» Il s’y est plongé avec plus d’attention à 16 ans. Sa mère, Alice, venait de lui offrir son premier saxophone. Épiphanie? «Révélation totale, même! C’était quelque chose de complètement inattendu. Après tout, le jazz avait été là toute ma vie, en filigrane. Mais de vraiment l’entendre, de réellement sentir ce son me transpercer, me saisir jusqu’au plus profond de moi-même et me remuer de cette manière, c’était totalement nouveau pour moi.»
Parce que, avant ça, avant que ce monde magique inconnu s’ouvre à lui, il y avait le classique, il y avait le rock, il y avait la soul. «Tous les soirs après l’école, je m’enfermais dans l’auto de ma mère et je passais des heures et des heures à simplement écouter des cassettes. Quand ce truc, le jazz, est apparu dans ma vie, ça m’a fait ressentir des choses que je ne comprenais pas vraiment. Ça m’a aspiré d’une façon que je n’arrivais pas à m’expliquer…»
Cette rencontre foudroyante qu’il a vécue, aussi surnaturelle soit-elle, est survenue de façon absolument… naturelle. «Je me considère comme chanceux que ça me soit arrivé de manière si organique. Il n’y a personne qui m’a dit : ‘‘Voici le jazz. C’est la plus grande musique de tous les temps. Écoute, et joues-en pour le restant de tes jours.’’ Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. Ma mère n’avait pas ce genre d’attitude. Elle voulait que ses enfants fassent leurs propres choix et découvrent par eux-mêmes les choses qui étaient importantes pour eux… enfin, je veux dire, pour nous!»
Ravi se met à rire, doucement. Puis, il enchaîne, captivant. «La musique, et particulièrement le jazz, est une chose très complexe. Si on décide d’en faire pour d’autres raisons que par amour, la route qui s’étend devant nous risque d’être très longue et très ardue. C’est une chose que ma mère comprenait parfaitement. Elle savait le type d’existence avec lequel mon père avait dû composer. Toutes les difficultés qu’il avait eu à surmonter.»
Au fil de l’entretien, le saxophoniste aujourd’hui âgé de 47 ans commencera d’ailleurs par mentionner son géant de père, décédé alors qu’il n’avait que 2 ans, en utilisant son nom complet au détour d’une phrase plus technique, aux côtés d’autres monuments. «On n’aurait jamais eu de grands innovateurs comme Charlie Parker, John Coltrane ou Thelonious Monk s’ils avaient été préoccupés uniquement par le fait de préserver les traditions du passé. Si John Coltrane avait seulement voulu jouer comme Dexter Gordon ou comme Coleman Hawkins, ou si Miles avait seulement voulu jouer comme Dizzy Gillespie, ils n’auraient pas bouleversé l’histoire comme ils l’ont fait.»
Plus tard, Ravi nommera son père plusieurs fois. Notamment lorsqu’il nous parlera des musiciens avec lesquels il a eu la chance de jouer lorsqu’il a quitté la Californie pour venir s’installer à New York, en 1991. «J’ai côtoyé Elvin Jones, Rashid Ali… beaucoup d’artistes qui ont été en relation avec mon père.»
Il se souvient d’ailleurs de cette époque, celle des années 1990, comme d’une «période merveilleuse». Dans la Grosse Pomme, Ravi pouvait «entendre des grands musiciens jouer chaque nuit, se tenir avec eux, parler avec eux, jammer avec eux, parfois même travailler avec eux». Parmi le lot, il y a eu Steve Coleman. Un «autre géant», comme il l’appelle, qui a influencé sa façon de penser, de percevoir, d’écouter. «J’ai passé beaucoup de temps avec lui dans les nineties et… les années 2000. Comment on dit? Les zéros?»
Ayant longtemps été musicien pour d’autres, Ravi a trimé dur avant de lancer son premier disque en tant que leader, Moving Pictures, en 1998. Mais il n’était pas pressé. Ces choses-là prennent du temps. «La musique est un réservoir magnifique dans lequel on peut puiser pour s’inspirer, s’informer, apprendre. J’ai tant retiré du simple fait d’être là, entouré de tous ces grands. Je ne me sentais pas obligé de dire : OK, maintenant, je dois me concentrer sur mes trucs à moi, afin de devenir un leader connu et célèbre. Je ne pensais à rien de tout cela. Je pensais à la musique. Au fait d’être en contact avec tous ces grands instrumentistes, tous ces grands penseurs.»
L’an dernier, Ravi Coltrane a fait paraître son sixième album, Spirit Fiction, qui est aussi son premier sous étiquette Blue Note. «Historiquement, c’est un de nos labels les plus importants, tous genres confondus, remarque-t-il. C’est une de ces institutions dans lesquelles on ne peut entrer sans ressentir une connexion spéciale et être conscient de toute l’histoire qui nous précède. J’étais aux anges de pouvoir m’associer avec eux.»
Et si enregistrer pour la célèbre étiquette l’a rendu particulièrement heureux, il n’a pas pour autant modifié son procédé, qu’il a toujours comparé et qu’il compare encore à l’assemblage d’un puzzle. Un puzzle très compliqué avec 10 000 morceaux et beaucoup de ciel? «Oui… j’aime bien avoir de la latitude. J’enregistre le plus de matériel possible et ensuite, je regroupe les morceaux. C’est difficile pour moi de décider d’avance de quoi aura l’air l’album une fois terminé.»
Pour ce soir par contre, il a tout prévu. Il jouera en quartet, avec Adam Rogers à la guitare, Dezron Douglas à la contrebasse et Johnathan Blake à la batterie. «Je pense que ce sera la première fois que je jouerai à Montréal sans pianiste. On vient de terminer une semaine de concerts à New York, et les gars sonnent comme une tonne de briques! J’ai vraiment hâte de faire entendre ça aux Montréalais.»
Les Beatles, mon père et moi
«C’est difficile de simplement nommer des disques qu’on aime, juste comme ça.» En voici tout de même quatre dont Ravi Coltrane ne se sépare pas.
Abbey Road des Beatles
«Cet album représente un moment historique où tous les pouvoirs de quatre artistes se sont unis afin de créer une nouvelle entité. Une entité absolument magnifique», remarque le saxophoniste, qui est un inconditionnel des Fab Four.
Live at the Half Note : One Down, One Up de John Coltrane
«Pour moi, cet enregistrement live reflète le summum des capacités d’improvisation et de communication entre quatre musiciens. C’est un album que j’écoute en boucle depuis des années…»
Innervisions de Stevie Wonder
«J’adore Stevie Wonder, et Innervisions est un album absolument incroyable! J’ai passé des étés entiers à le faire tourner avec mes amis, continuellement…»
Stravinsky Conducts Stravinsky : Firebird Suite
«Entendre cet enregistrement fait partie de mes plus vieux souvenirs d’enfance. Ma mère a été très influencée par cette musique, ce qui m’a influencé à mon tour. Lorsque j’entends cet album, je me transporte automatiquement 45, 46 ans en arrière…»
Ravi Coltrane Quartet
Théâtre Jean-Duceppe – PdA
Vendredi soir à 21 h 30
Spirit Fiction
En magasin
[protected-iframe id= »e96548c3cee6dd701cccf1ddc8679ea3-33298947-34234634″ info= »https://w.soundcloud.com/player/?url=http%3A%2F%2Fapi.soundcloud.com%2Ftracks%2F14968513″ width= »100% » height= »166″ scrolling= »no »]