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Tiken Jah Fakoly: «le combat, c’est l’unité»

Photo: Josie Desmarais/Métro

L’Ivoirien Tiken Jah Fakoly chante son reggae en français, en anglais et en dioula. Après avoir lancé son plus récent album, Dernier appel, en juin, il sera en concert mercredi soir, dans le cadre du festival Nuits d’Afrique. Entretien avec un artiste connu pour ses prises de position affirmées.

Sur votre nouvel album, vous chantez «il va falloir se battre», vous parlez d’avenir, de la nécessité d’agir. Quel est le combat de l’Afrique en ce moment, selon vous? Sur quoi faut-il agir?
Selon moi, il faut agir sur l’unité des Africains et l’union des pays africains. Il faut surtout mettre l’accent sur l’éducation. Parce que pour moi, c’est l’éducation qui va changer l’Afrique. Vous savez, nous avons des pays où il y a 70% d’analphabètes…

[Mais] le premier combat, c’est l’unité. Sans unité, l’Afrique ne s’en sortira pas. Elle a toutes les richesses dont les pays occidentaux ont besoin pour continuer le développement. Sauf que nous sommes désunis. Et c’est pour cela qu’on nous donne des ordres.

Comment peut-on arriver à atteindre cette unité?
Nous l’atteindrons si les enfants vont à l’école, si 99% des Africains apprennent à lire et à écrire. À l’école, ils se rendront compte qu’ils doivent se placer au-dessus des religions, des ethnies, des régions et qu’ils doivent mener ensemble un combat pour le bien de tous.

Il n’y a qu’à regarder dans l’histoire des autres pays! Quand vous regardez dans l’histoire, par exemple, les États-Unis lorsque qu’ils n’étaient pas les États-Unis, c’était un pays faible. C’est le temps qui va gérer ça. Vous savez, nous nous sortons de 400 ans d’esclavage, de plusieurs années de colonisation. J’ai 46 ans. Je fais partie de la toute première génération libre d’Afrique.

Combien de temps est-ce que ça peut prendre?
Ah, ça peut prendre un siècle. Vous savez, pour les États-Unis ou le Canada, ça a pris des siècles. On ne va pas demander aux Africains aujourd’hui de prendre 20 ans.  Je pense que le plus important, c’est qu’il y ait les ingrédients. Pour moi, les ingrédients c’est l’éducation et le travail. Il faut inciter les Africains à se mettre au travail. Je dis ça parce que plusieurs d’entre eux ont déserté leur village. On ne va plus au champ. Le résultat? On parle de crise alimentaire sur un continent où il y a le soleil, la pluie, beaucoup de place et de bras valides. Toutes les conditions sont réunies pour que l’Afrique nourrisse une partie de la planète. Mais il ne faut pas seulement parler du manque de volonté des Africains. Il faut aussi parler du manque de volonté politique. Je pense que ce sont les gouvernants qui doivent encourager le retour à la terre, qui doivent encourager les jeunes à se mettre au travail dans les villages pour que l’Afrique puisse s’auto-suffire sur le plan alimentaire. Je pense que le temps va faire les choses, mais il faut que nous, on ait les mains à la tâche. Il faut qu’il y ait des gens pour pousser et c’est ce petit rôle qu’on essaie de jouer avec notre musique.

Justement, auparavant, vous parliez beaucoup de la politique, du pouvoir. Maintenant, le message porte plus sur l’action individuelle et collective. C’est là-dessus qu’il faut miser?
Ah oui! Là, on a décidé de mettre l’accent sur la sensibilisation du peuple africain. C’est vrai, nous sommes victimes de la politique de l’Occident en Afrique. C’est vrai que nous sommes victimes du comportement de nos hommes politiques. Mais le plus gros travail doit être fait par les Africains.

On parle de corruption des hommes politiques africains, mais…même au Canada, il y a toujours des scandales par rapport aux hommes politiques. Donc, ce n’est pas spécifique aux Africains. Par contre, je sais que les Africains unis peuvent permettre d’avoir un pouvoir fort en face des hommes politiques ce qui va les obliger à changer de comportement. Donc effectivement, cet album met l’accent sur la sensibilisation des Africains. On leur dit que l’unité est la seule porte de sortie pour nous. Si on est unis, on gagne tous les combats. Si on est divisés, on ne gagnera rien. Aujourd’hui, tout le monde a besoin de l’Afrique.

Maintenant, si on reste divisés, si on continue de se taper dessus, on ne gagnera rien! Et moi, mon rôle en tant que leader d’opinions, en tant qu’artiste qui fait du reggae, c’est de dire aux Africains: « rapprochons-nous de l’unité, faisons tout pour qu’il y ait de la stabilité ». Parce que s’il n’y a pas de stabilité, il n’y aura pas d’investisseurs. Même moi, en tant qu’Africain, si je vais dans un pays africain où il n’y a pas de stabilité, et où il y a des coups d’État … je ne vais jamais investir. Je ne vais jamais construire une maison, je ne vais jamais monter un business.

Vous avez repris sur cet album une ancienne chanson d’un de vos premiers albums, Tata, chantée en dioula. Pourquoi avez vous décidé de reprendre cette chanson après tant d’années?
J’ai décidé de reprendre cette chanson, d’abord parce que c’est une belle chanson. C’est une chanson dans laquelle je rends hommage à la mère de ma fille. J’ai une grande fille. J’ai connu sa mère lorsque nous étions au lycée. Il y a eu un enfant et on s’était promis qu’on allait se marier et elle m’a attendu pendant 10 ans. Dix ans, parce que moi j’étais en train de chercher une solution pour ma carrière. En Afrique, il n’y a aucune structure pour guider un artiste débutant. Tu te lèves, tu fais tout. Jusqu’à l’affichage du premier concert. Mon premier concert que j’ai fait en 1991, c’est moi qui ait fait l’affichage à travers toute la ville. Moi, j’étais un rasta man avec un jean sale et j’avais rien, donc, je vivais sous le toit de mon père. Je ne pouvais pas me marier et aller vivre sous le toit de mon père avec ma femme et mes enfants. Pendant 10 ans, elle a dû céder sous la pression des parents et elle s’est mariée à quelqu’un d’autre. Deux ans après, j’ai appris son décès. Quand j’ai appris son décès, j’ai écrit cette chanson pour lui demander pardon pour l’attente, pour tout ce qu’elle a vécu à cause de moi, parce qu’il y avait les injures dans la famille. «Qu’est-ce que tu fais, tu attends un rasta man! Qu’est-ce qu’il va te donner?».

Mon directeur artistique chez Universal a trouvé que la chanson était réclamée. Parce que, malgré que les Occidentaux ne comprennent pas ce que je dis dans cette chanson, à chaque fois qu’on fredonnait quelques mélodies sur scène durant les festivals, il y avait tout de suite une émotion. Les gens aimaient ce morceau. C’est pourquoi on a décidé de reprendre ce titre.

Est-ce que chanter dans trois différentes langues vous permet de passer différents messages ? Est-ce qu’une langue aborde certains sujets plus facilement qu’une autre ?
Ah oui! Je pense qu’aujourd’hui, nous avons atteint un niveau dans la carrière… C’est important de chanter en anglais. C’est pas obligatoire. Bob Marley chantait en anglais, nous on était francophones, mais on ressentait quand même.

Aujourd’hui, on fait passer ce message-là, à travers le monde entier, de chanter aussi en anglais. Pour que tout le monde ait accès au message. Parce que, ce n’est pas seulement une mélodie, c’est aussi un combat qu’on est en train de mener. Un combat pour donner une autre image de l’Afrique. Un combat pour parler à toute l’Afrique. Et en Afrique, vous avez des pays anglophones, des pays lusophones, francophones; il y a toutes les langues aujourd’hui. Si je veux parler aux Kényans ou au peuple Libérien, ou au peuple Sierra Léonais, je pense que c’est important, par rapport au message, de chanter en anglais.

Ça permet justement d’aller vers l’unité…
Exactement.

Vous avez fait un duo avec Alpha Blondy sur cet album. Comment ça été de travailler avec lui?
Vous savez, pendant des années on nous a comparés, on disait «l’un chante mieux que l’autre», etc. C’est comme ça. Quand il y a un artiste qui est au top et  qu’il y en ait un autre qui arrive, il y a forcément des comparaisons. Donc effectivement, cette situation a créé une certaine mésentente, mais ce n’est pas le mot. Puisque Alpha et moi, on n’était pas amis, on n’est pas de la même génération. Et puis, il y a eu surtout des divergences d’opinions. Sur des sujets par rapport à la situation politique de notre pays. Alpha était d’accord avec des leaders, moi je ne comprenais pas pourquoi il était d’accord avec eux. Donc, après la crise post électorale, j’ai appelé Alpha Blondy et j’ai dit: «il faut qu’on se voit, nous avons comme mission d’aller réconcilier les Ivoiriens. Et, qu’est-ce que nous, divisés, on peut aller dire aux Ivoiriens? Ils vont nous dire: mais attends, vous nous parlez d’unité alors que vous n’êtes pas unis?». Donc on s’est vus à Paris, on a parlé, on a décidé d’enregistrer un titre sur le dernier album d’Alpha Blondy. Puis je l’ai invité sur cet album pour adresser ce message très important à la diaspora. Dans ce titre on a envie de dire à la diaspora qu’elle peut beaucoup apporter dans la sensibilisation et dans le réveil des Africains.

Est-ce que vous pensez que la diaspora devrait revenir en Afrique ?
La diaspora doit revenir en Afrique. C’est notre souhait. J’ai l’habitude de dire que si nos ancêtres s’étaient tous barrés de l’Afrique, l’esclavage serait là encore. Si nos parents étaient tous partis de l’Afrique pour aller au Canada ou aux Etats-Unis, peut-être qu’on serait encore colonisés. Il a fallu des gens sur place pour dire non à la colonisation. Il a fallu des gens sur place pour dire non à l’esclavage.

Je ne suis pas parmi les Africains qui encouragent les Africains à partir. Mais je dis que les Africains ont le droit de partir. Si un Canadien peut improviser un voyage en deux jours au Mali, il faut donner la possibilité à un Malien d’organiser un voyage au Canada en deux jours. Sinon il y a une injustice flagrante.

Vous habitez au Mali, à Bamako. Vous avez décidé de rester malgré les tensions récentes. Comment voyez-vous la situation actuellement?
Le Mali est en train d’écrire son histoire avec des moments difficiles et des moments de paix. Le Mali a connu cette situation d’attaques de terroristes et heureusement que le monde entier a soutenu le Mali! Mais aujourd’hui, tout n’est pas réglé parce qu’il y avait un ancien dossier qu’il fallait gérer. C’est le dossier des Touaregs qui réclament l’indépendance. On est dans cette situation. Il y a le dialogue qui est engagé entre le Mali du sud et le Nord et j’espère qu’une solution sera trouvée pour que le Mali reste un et indivisible. Parce que je me bats en tant que panafricaniste, pour l’unité africaine. Je me bats pour que tous les pays ensemble soient ensemble. Donc je ne me vois pas en train de défendre des gens qui veulent se séparer de cette union. Surtout qu’aujourd’hui, on a vu l’exemple du Soudan du Sud. Le Soudan du sud a eu son indépendance il y a trois-quatre ans. Aujourd’hui, c’est un pays qui est en feu. Il y a les rébellions. Le Mali est en train d’écrire son histoire. Il y a eu ce mauvais coup d’État, qui a fait reculer le Mali, qui a mis le Mali dans une position difficile. Je pense que chacun essaie de mettre son énergie pour que le Mali retrouve sa stabilité. Il faut souhaiter bonne chance à ce pays. Mais surtout, souhaiter que le Mali reste un et indivisible. Il faut rester ce grand bloc. Il faut éviter qu’une partie se détache, parce que même si elle se détache aujourd’hui, lorsque nous allons concrétiser l’unité africaine, les États-Unis d’Afrique, un jour, ces pays seront obligés de se recoller, donc ça sert à rien. Il faut gagner du temps! (Rires).

Tiken Jah Fakoly
À l’Olympia de Montréal
Mercredi soir à 20h30

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