Samuel Larochelle: Une saison dans la vie d’Émile
Avec Parce que tout me ramène à toi, le journaliste et auteur Samuel Larochelle ramène Émile, héros romanesque bien de son temps, rencontré dans À cause des garçons. Une véritable «bibitte», une «contradiction sur deux pattes», qui vit désormais, avec émerveillement et passion, une grande histoire d’amour avec un peintre italo-iranien. Montréalais d’adoption, présentement «aux balbutiements de sa réflexion sur la paternité», le personnage dans la vingtaine (qui partage quelques, mais juste quelques points communs avec son créateur) parcourt la ville, ses rues et ses restos, avec son appareil photo, croquant le portrait de gens inspirants. Craquant.
Grand bouquineur, votre protagoniste, Émile, dit être épuisé de lecture (et de bonheur) après avoir lu La tendresse attendra, de Matthieu Simard, et déçu d’avoir «déjà fini!» Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, de Claudia Larochelle. Aimeriez-vous, Samuel, que vos lecteurs se sentent de la même façon en refermant Parce que tout me ramène à toi?
Oui, parce que je mets tellement de tout ce que je suis dans l’humour et dans la sensibilité, pour que l’histoire soit attachante et que le personnage d’Émile fasse partie du quotidien des lecteurs! J’aimerais qu’il s’imprègne en eux. Je me croise les doigts!
Passionné de photographie, Émile se lance ici dans un projet de nature sociale. À savoir une expo dont le thème est «La guerre aux apparences». Vous-même abordez des sujets comme le rapport à l’image, l’homophobie… Qualifieriez-vous votre livre d’engagé?
De… partiellement engagé! À la base, je voulais vraiment parler du couple et explorer comment un personnage aussi intense et hypersensible allait vivre la «vie à deux». Mais je souhaitais aussi dire que chacun peut trouver SA définition du couple et qu’il faut arrêter d’aspirer aux recettes toutes faites! Pour ce qui est du rapport à l’image et au regard des autres, qui est l’un de mes… comment dire? un de mes défis dans la vie, je voulais essayer de calmer cette envie de perfection chez les lecteurs! Et puis, en ce qui a trait à l’homophobie, sans que ce soit une thématique qui prenne trop de place, je voulais dire: le Québec est plus avancé que bien des endroits ailleurs dans le monde, mais arrêtons de croire que l’homophobie n’existe pas! Parce que c’est se mettre la tête dans le sable de penser que tous les problèmes sont réglés.
Dans une scène cruciale, vous décrivez un acte homophobe d’une grande violence. Est-ce qu’il vous a été inspiré par l’actualité? Est-ce que ç’a été particulièrement douloureux d’écrire ce passage?
Peut-être que ça s’est installé dans ma mémoire au cours des dernières années en voyant, par exemple, un jeune Américain se faire attacher à un arbre et se faire battre à mort… Ce sont des images qui s’imprègnent intensément dans la tête… Et ç’a été souffrant, oui, de l’écrire, et même de l’imaginer! Juste d’y repenser…! Je n’ai jamais vécu ça. Mais faire vivre ça à Émile, alors qu’il est comme mon enfant, ça me virait à l’envers.
Vous dites qu’Émile, c’est comme votre enfant. Dans ce roman, il passe, justement, à l’âge adulte, même s’il avoue avoir encore un pied pris dans l’enfance. Il grandit. En tant qu’auteur, est-ce que vous trouvez que cette époque de métamorphoses est une étape particulièrement riche en inspiration?
Oui parce que c’est une période où on se pose TELLEMENT de questions et où on commence ENFIN à trouver des réponses! Émile, lui, commence à devenir plus solide, à prendre confiance en lui. Il réalise que ça fait un moment qu’il est tourné vers son nombril et qu’il a envie de s’intéresser davantage aux autres, de prendre un break de lui-même. Ça lui permet d’avancer, de grandir. Il faut dire qu’être en couple pour la première fois, c’est majeur dans une vie! Et c’est tellement riche pour un auteur!
Son film préféré est d’ailleurs Jeux d’enfants, de Yann Samuell, avec Marion Cotillard et Guillaume Canet. On imagine que ce n’est pas un choix innocent?
Je dois dire que c’est mon film préféré à moi aussi! Il y a quelque chose de plus grand que nature dans la relation amoureuse des deux personnages et dans ce qu’ils font pour la pimenter! Comme eux (et comme Émile, on partage ça!), j’ai aussi cette envie que ce ne soit jamais plate! Et j’ai l’impression que le couple que je décris dans le roman pourrait convaincre les plus cyniques que l’amour, ça peut être vraiment beau!
Avec son amoureux, seul ou avec ses amis, Émile est toujours en mouvement. Balades au parc, soirées au resto, au cinéma, dans des galeries, virées au «dépan» pour acheter des sucreries… Ça permet à votre écriture d’être en mouvement aussi?
Oui! Et comme ses amis sont des piliers dans sa vie, ils sont très présents et ils se rencontrent pour se divertir ou avoir des discussions qui confrontent Émile d’une belle façon. Il y a toujours beaucoup de respect entre eux. Mon Dieu, qu’ils sont francs les uns avec les autres! Donc, ça fait bouger ses réflexions, ça fait bouger ses journées. Ce n’est jamais morne et lisse, son quotidien!
«Les contradictions d’Émile (et les miennes!), ce sont des contradictions qui vivent bien ensemble. C’est comme un genre de déséquilibre… stable.» – Samuel Larochelle, auteur
Émile panse sa peine d’amour avec une liste de chansons tristes signées Tori Amos, Coeur de pirate, Catherine Major, Émilie Simon… De la même façon, lorsque vous écrivez, écoutez-vous des pièces spécifiques pour rythmer les différents moments et humeurs de vos personnages?
La musique fait partie de ma vie de façon grandiose. Ça fait neuf ans et demi que je prends des cours de chant. Mais mon roman s’est écrit dans le silence. Ou au son d’une musique de fond, dans un café. Les seuls albums que j’ai beaucoup écoutés, ce sont ceux de The 20/20 Experience, de Justin Timberlake, avec les looooongues chansons remplies de passages instrumentaux. Ça m’a beaucoup porté. Surtout lors des passages où j’évoque l’intimité sexuelle d’Émile! (Rires)
Vos personnages secondaires prennent beaucoup plus de place dans ce deuxième tome. Parmi eux, il y a Bryan, un Britanno-Colombien qui vit désormais dans la métropole et qui se lie d’amitié avec Émile. Ce personnage attachant vous permet-il de parler du «Montréal anglophone»?
Du Montréal anglophone qui se mélange très bien avec le Montréal francophone, comme c’est le cas assez souvent, oui! Je voulais aussi montrer, grâce à Bryan, l’amitié entre deux jeunes hommes, un garçon hétéro et un garçon gai, qui ne se formalisent pas du tout de leur orientation sexuelle différente parce qu’ils s’aiment vraiment bien, comme personnes.
Une des amies de votre héros, Clara, étudiante en psycho, lance un blogue dans ce roman. Elle y explore différents concepts, dont celui «d’ostracisme inconscient». Était-ce une façon pour vous de livrer des réflexions qui avaient une autre profondeur ou un autre ton?
Clairement un autre ton. Un autre point de vue. Clara a une façon de voir le monde que je trouvais intéressante. En même temps, ça faisait avancer l’histoire. Donc oui, c’est une façon de passer des messages différents, qui ne pouvaient pas passer par la bouche d’Émile. Et c’était aussi une façon de prendre position… En fait, je réalise que je suis peut-être plus engagé que je ne le croyais!
Émile lance souvent des «appels à tous» à ses amis sur Facebook ou par courriel pour sonder leur opinion sur des questions qui le taraudent. Êtes-vous un adepte de ce genre d’appels? En avez-vous lancé durant l’écriture de votre roman?
Hm. J’en ai très peu fait… sauf pour trouver le titre, parce que c’était tout un défi! Je sais qu’il y a des auteurs qui posent des questions sur des sujets techniques, mais moi, je mène ma barque tout seul. Dans ma tête, et ensuite, je vais avoir le point de vue d’une lectrice: mon éditrice. Mais je suis un adepte de tout ce qui est Facebook, courriels; donc c’était comme naturel pour moi d’aller jouer là-dedans.
Et pour finir, est-ce que vous vouez, comme votre protagoniste, un culte à Suzanne Clément?
Oh oui! (Rires) Une de mes émissions préférées, c’est Les hauts et les bas de Sophie Paquin. Et ç’a l’air tellement bizarre à dire, mais je pense que je pourrais changer d’orientation sexuelle pour Suzanne Clément! Elle a un charme in-cro-ya-ble!
Parce que tout me ramène à toi
En librairie aux éditions Druide