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Monia Chokri: femme de pouvoir… bienveillante

Monia Chokri lors de la journée de promotion de son film "Babysitter" à Montréal, le vendredi 13 mai
Monia Chokri lors de la journée de promotion de son film "Babysitter" à Montréal, le vendredi 13 mai Photo: Pablo A Ortiz

Au-delà des thématiques de la misogynie, du mouvement #MoiAussi ou du couple qui s’use, Babysitter, deuxième long métrage de Monia Chokri, traite surtout des rapports de domination entre les êtres humains, que la cinéaste cherche à «déconstruire».

Singulier objet cinématographique à mi-chemin entre comédie et horreur, empreint d’onirisme, Babysitter devrait faire du bruit au box-office et dans les médias à sa sortie en salle, la semaine prochaine.

Adaptation au grand écran de la pièce du même titre de Catherine Léger (qui en signe le scénario), le film raconte l’histoire d’un nouveau papa, Cédric (Patrick Hivon), qui commet une bourde sexiste devenue virale, qui lui coûte son emploi chez Ingénierie Québec. Son frère Jean-Michel (Steve Laplante), aussi condescendant que rempli de bonnes intentions, l’incite à écrire un livre adressé aux femmes, Sexist Story, pour se repentir. Pendant ce temps, Nadine (Monia Chokri), conjointe de Cédric, dépassée par la soudaine transformation de son homme, et épuisée par son train-train et ses nuits sans sommeil de jeune maman, s’évadera à sa manière, main dans la main avec la nouvelle nounou de la maison, Amy (Nadia Tereszkiewicz).

Le grand dénominateur commun qui sous-tend les liens de cette famille un brin dysfonctionnelle? Les rapports de pouvoir et la virevolte sens dessus dessous de ceux-ci, qu’on doit à tout prix remettre en question, argue Chokri.

«Je pense que c’est par là que vont se créer une équité, un équilibre social, en arrêtant d’accepter ce pouvoir écrasant sur les autres», soulève cette dernière lors d’un tête-à-tête avec Métro.

Monia Chokri
Crédit : Pablo A. Ortiz

«30 ans en arrière»

A-t-on à tout le moins défoncé quelques barrières à cet égard depuis quelques années? Des prises de parole à la #MoiAussi nous ont-elles fait avancer d’un ou deux pas? Monia Chokri estime que oui, et davantage au Québec qu’ailleurs dans le monde.

«Je reviens de la France, et j’ai l’impression d’avoir pris une machine à voyager dans le temps, cite-t-elle en exemple. Ils sont beaucoup plus loin que nous. Trente ans en arrière, je dirais! Je pense que Babysitter est un film utile pour ça; eux, ça les brasse à d’autres endroits… Au Québec, je ne sais pas comment il sera reçu, mais il y a une plus grande ouverture ici.»

Dans l’Hexagone, a remarqué Monia Chokri, environ la moitié des exploitants de salles de cinéma sont des hommes de 55 ans et plus. «Tous blancs», ajoute-t-elle.

Ils ne sont pas tous «arriérés, misogynes ou rétrogrades», s’empresse-t-elle de nuancer.

 «Mais il y a un groupe Facebook qui s’appelle “Je suis un exploitant de salle et je ne suis pas un vieux réac’ de 55 ans”. Ça donne une idée du profil des propriétaires de salles. C’est certain que c’est plus difficile de vendre Babysitter dans de telles salles. Pour La femme de mon frère, j’avais 134 salles la première semaine en France, alors que, pour Babysitter, j’en avais 69. Ça m’amène des questions sur mon industrie. Il y a peut-être certains films, certaines pensées, qu’on n’a pas encore envie de montrer. Au Québec, c’est différent, notamment parce qu’il y a davantage de grandes chaînes que de cinémas indépendants; le marché n’est pas le même.»

Monia Chokri sur l’affiche de son deuxième long métrage, Babysitter, qu’elle réalise et dont elle tient aussi la vedette
Courtoisie Maison4tiers

Le meilleur d’elle

La réalisatrice et actrice qualifie l’expérience Babysitter d’«aventure humaine vraiment forte», qui a débuté en 2018, lorsqu’elle a applaudi pour la première fois au théâtre cette production qu’elle a trouvée «drôle, intelligente, fine», porteuse de «sujets denses, parfois même glauques et compliqués, avec grande intelligence et humour».

Sur son plateau, à l’été 2020, entre les deux premières vagues de COVID-19, le boulot était complexe, mais joie et plaisir étaient les mots d’ordre, insiste celle qui aime rire, et qui juge que «la vie est tragicomique».

«Quand je suis sur un plateau, j’ai du pouvoir. Je suis la boss. Et j’ai envie de considérer le pouvoir comme quelque chose de collaboratif. Les gens ne sont pas à mon service. Je veux les respecter. Je choisis les meilleurs, pour qu’ils m’offrent le meilleur d’eux-mêmes, et je veux aussi leur donner le meilleur de moi-même. Je ne crois pas que les gens doivent me craindre pour me respecter», dépeint Monia Chokri.

Monia Chokri entourée de deux complices de Babysitter, la scénariste Catherine Léger et le comédien Patrick Hivon
Crédit : Pablo A Ortiz

«Je considère que faire des films, c’est un privilège. Et je tiens à ce que les gens qui travaillent avec moi soient heureux de rentrer travailler. Qu’est-ce qui nous reste, sur notre lit de mort? C’est notre façon d’avoir traité les autres, et comment les autres nous ont perçus.»

Faits saillants récents

-En janvier, Babysitter était présenté en première mondiale au festival de Sundance, dans la section Sundance Midnight;

-Monia Chokri participe actuellement au 75e Festival de Cannes, où elle est membre du Jury des courts métrages, aux côtés notamment du réalisateur égyptien Yousry Nasrallah et de la réalisatrice et scénariste belge Laura Wandel;

-En 2019, La femme de mon frère, premier long métrage de Monia Chokri, remportait le prix Coup de cœur du jury du volet Un certain regard, au Festival de Cannes, ex æquo avec The Climb, de Michael Angelo Covino;

-Comme actrice, Monia Chokri est de la distribution du premier film de Charlotte Le Bon, Falcon Lake, qui vient de faire sensation au Festival de Cannes;

-Comme réalisatrice, Monia Chokri donnera les premiers tours de manivelle à Simple comme Sylvain, son troisième film, une romance, à l’automne.

Babysitter prendra l’affiche au Québec le vendredi 3 juin.

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