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Viol dans un train: Rester assis

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Des passagers d'un wagon. Photo: 123rf

CHRONIQUE – Depuis quelques semaines, je suis habitée par un fait divers sordide. J’y pense tous les jours. Plusieurs fois. Un fait divers qui, comme tous les faits divers, se brode au précédent avec le même fil rose pâle, un fil qui surprend d’abord, puis qu’on oublie aussi vite qu’on a fait le saut dans le grand spectacle des nouvelles du soir, le temps de déclarer: «Eh ben! Voir si ça a de l’allure!», avant d’aller vérifier si la sauce à hot chicken est assez chaude et partir une brassée de serviettes, parce que la vie est faite de même.

Catherine Ethier
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Il y a quelques semaines, une femme s’est fait violer à bord d’un train à Philadelphie. Je ne suis même pas désolée de vous l’écrire ainsi, sans préambule ni courbette, parce que, comme toutes les femmes, j’en ai marre. Une femme s’est fait violer dans un train à bord duquel voyageaient moult passagers. Cette femme n’était absolument pas seule dans ce wagon. Son agression sexuelle aurait duré six minutes, relate-t-on. Cette simple compartimentation mathématique des événements me donne envie de plonger dans un volcan. Parce que bien que l’acte «potentiellement (et ce, dans la plus haute et farfelue des hypothèses) punissable par la loi» ait apparemment duré six minutes, six éternités, ladite femme s’était d’abord fait harceler par son bourreau, un homme qu’elle n’avait jamais vu de sa vie, pendant 45 longues minutes. 45 minutes au cours desquelles elle tenta sans succès de se défaire de son emprise. De ses mains sales sur sa poitrine. Confiante que quelqu’un finirait bien par intervenir.

Personne n’est intervenu.

Alors. Imaginez craindre pour votre vie pendant 45 minutes ininterrompues. C’est, d’une part, la racine de la définition de l’effroi. Imaginez ensuite vivre cette frayeur devant public. Devant toutes sortes de personnes que vous ne connaissez pas mais qui, vous vous dites, vont bien finir par vous porter secours. S’interposer. Émettre un son, gigoter, QUELQUE CHOSE. Parce que normalement, ces gens-là sont dans votre équipe. Ce que vous êtes en train de vivre n’a aucun sens.

Puis l’homme, ce tocard enivré par ses propres sparages, sans doute lui-même formellement ébahi de se voir donner le ticket d’or pour faire tout ce dont il a envie sans le moindre émoi externe, est allé au bout de son fantasme. En fait, j’ignore si le viol était la finalité de sa démarche, puisqu’apparemment, c’est un employé hors service qui a signalé la chose à la police qui, au bout de six minutes, a mis fin au calvaire de la passagère.

Qui sait ce qui se serait passé si cet appel n’avait pas été logé. Certains passagers auraient même filmé la scène avec leur petite main manucurée wrappée à un iPhone, délicatement complices. Formidablement transis.

Je me demande. Je vous demande. Je ne sais pas. Des mots, j’en n’ai plus.

Plusieurs fois, comme l’essentiel des femmes que je connais, je me suis sentie en danger sur la rue. Un danger graphique. Évident. Excluant toute subtilité ou matière à interprétation. Entourée d’inconnus qui ne sont pas intervenus. De gens en groupe, lovés dans la fête de leur conversation. D’hommes hauts comme trois édifices qui avaient mieux à faire que de vérifier si cette femme seule et visiblement incommodée par la présence d’un inconnu craignait pour sa sécurité. Que de dire à ce ti-clin: « Hé. Décâlisse».

Depuis quelques semaines, chaque jour, je pense à cette femme dans ce train. Cette femme qui devra se remettre, si c’est possible, de cette agression sordide, mais qui devra aussi se remettre du silence. De la complète indifférence de ses pairs, de ces tragiques idiots qui l’ont laissée tomber. De leurs petites caméras bandées sur le spectacle surprise dont ils géreraient plus tard la diffusion. Une diffusion entre amis? Un TikTok amusant? Pourquoi pas un vins et fromages avec thématique des années 20. Une soirée pas comme les autres! Vous ne devinerez jamais ce qui m’est arrivé l’autre jour dans le train.

M’EST arrivé. MOI.

Nous. C’est nous, ça. On est beaux en sapristi.

Cette femme devra, si elle parvient à se relever du cauchemar, retisser confiance avec le genre humain. Avec ce monde-là. Le monde normal. Le «bon monde».

Je conçois la peur glaciale qui me parcourrait l’échine si j’étais témoin du début du bourgeon de pareille agression. Je la conçois. On la conçoit tous. Je me demande simplement où nous en sommes, dans cette grande bouillasse désolidarisée, quand on fait le choix de rester assis.

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