Le selfie de Karl Lagerfeld
Karl Lagerfeld fait un selfie, qualifiant cette pratique de «masturbation électronique».
Nous sommes dans une suite d’hôtel du quartier Mayfair, à Londres, et je le suis d’un coin de la chambre à un autre tandis que nous cherchons le bon éclairage et le bon angle pour faire un selfie parfait. «Oh, attendez! dit-il en me redonnant mon iPhone. S’il vous plaît, arrangez-le. Je ne vois rien d’autre que vous. Je peux prendre un selfie de vous?» Karl arrête ensuite son choix sur un coin à l’éclairage tamisé, près d’une bibliothèque.
Il est remarquablement alerte si on considère qu’il débarque à peine de l’avion qui l’a amené de Paris pour un court voyage dans la capitale britannique. Il est venu célébrer l’ouverture au Royaume-Uni de sa première boutique phare, où l’on retrouve sa collection de vêtements et sa nouvelle ligne de parfums, maintenant offerte en magasin partout dans le monde.
Il prévoit rentrer à Paris aussitôt que les célébrations seront terminées. Mais d’abord, il a une entrevue à réaliser et des selfies à prendre. «Je les considère comme de la masturbation électronique», dit-il. Il accepte néanmoins d’en faire un pour nous.
Vous avez ouvert une nouvelle boutique et lancé un nouveau parfum. C’est une grosse semaine pour vous.
C’est une grosse semaine, mais comme j’ai l’habitude, je ne considère pas qu’elle soit si grosse que ça. Pour moi, c’est une semaine normale. Je fais de toute façon tellement de choses en même temps. Je fais des photos, je travaille aux collections à venir, je voyage, etc. Pour moi, une chose comme un lancement à Paris est presque une récréation. Parce que c’est différent de la discipline et du travail quotidiens.
Pourquoi avez-vous choisi Londres pour y installer votre deuxième boutique?
Pour une simple raison: il y a deux grandes villes en Europe – je suis désolé pour les autres, qui sont correctes, mais pour moi, il n’y a vraiment que Paris et Londres. Londres est la plus grande, alors nous y avons ouvert la boutique. Londres a un rayonnement international pour les anglophones, plus que Paris d’une certaine manière. Et Londres est connectée au reste de la planète.
En plus d’embouteiller votre parfum, vous devriez mettre votre énergie dans des flacons et la vendre dans vos boutiques.
Oui, mais j’en ai moi-même besoin, alors je ne peux pas vendre ces bouteilles! Mon énergie, d’une certaine manière, s’est améliorée avec l’âge. Lorsque j’étais très jeune, j’avais une tension très basse et j’étais tout le temps crevé. Maintenant, je ne suis fatigué qu’au moment de me mettre au lit. Mais, le reste de la journée, ça va. La seule chose qui me fatigue est l’ennui. L’ennui est la pire chose. Les gens ont peut-être des vies ennuyeuses. Je n’ai pas le temps pour ça, hein?
On a beaucoup entendu parler d’une nouvelle tendance appelée le «normcore». Il s’agit d’arborer un look parfaitement banal, voire ennuyeux, mais de façon intentionnelle et avec ironie.
Certaines personnes n’ont pas à faire d’effort pour avoir l’air ennuyeux, hein? Je ne vois pas comment ironie et banalité peuvent aller ensemble. Moi, je ressemble à ce que je ressemble. Mon look n’est pas le fruit d’un procédé marketing. J’avais déjà des chemises à col haut il y a 30 ans. Je peux vous montrer des photos prises par Helmut Newton dans les années 1970, où je porte de telles chemises. Non, je ne veux pas avoir un look banal. Mais je devrais peut-être, car je ne peux pas traverser la rue sans que des gens me suivent et veuillent me photographier. Le mot «banal» lui-même est une chose que je préfère éviter, même avec ironie. Par contre, il faudrait que je voie des images de cette tendance «normcore» pour pouvoir me faire une idée.
Vous êtes photographe. Aujourd’hui, grâce à Instagram, tout le monde l’est également. Que pensez-vous des selfies?
Je n’en fais pas moi-même. Je ne fais rien sur l’internet, de sorte que personne ne peut dire qu’une chose est de Karl. Mais d’autres personnes le font à ma place. Je fais des selfies, mais seulement quand quelqu’un peut prendre le cliché, car avec les selfies, on a les pires angles. On peut faire un faux selfie.
Vous avez organisé le défilé Chanel dans un supermarché. Quand avez-vous fait votre épicerie pour la dernière fois?
À l’occasion d’une séance photo pour ELLE. Vous voyez, cela fait aujourd’hui partie de la vie quotidienne, peu importe votre classe sociale. Tout le monde va au supermarché. C’est pourquoi j’ai placé au centre du défilé un couple chic avec le sac Chanel, car eux aussi vont là, n’est-ce pas? C’est comme un monde pop moderne. Mais je ne fais pas l’épicerie. Le défilé était incroyable. Et les gens ont tout volé. Même la nourriture. Et la nourriture devait aller aux pauvres.
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Vos vêtements ont du succès dans l’univers du style de rue. Que dites-vous à ceux qui soutiennent que le style de rue a assez duré?
Tout cela est un faux débat. Tout change. Je crois que, dans le monde d’aujourd’hui, il y a aussi de grands changements dans les magazines et les collections. Nous vivons au milieu du changement. Regardez à quel point le monde évolue. L’ordinateur a tout bouleversé. La mode est sur le point de changer, tout comme le monde d’ailleurs. Les changements dans le monde ne sont pas aussi rapides que ceux qui surviennent dans la mode, mais nous sommes au milieu d’une énorme mutation. Selon moi, il ne faut pas comparer le présent au passé si on veut survivre et être heureux dans la prochaine époque. Il faut s’adapter. Les époques n’ont pas à s’adapter à nous. Un jour, vous commencez à dire: «Oh, le bon vieux temps!» Et alors vous êtes fini.
Auriez-vous des conseils à donner aux gens qui se parfument?
J’ai plusieurs parfums. Vous savez pourquoi? Et bien, si vous n’en utilisez qu’un, vous finissez par ne plus le sentir. Alors vous en mettez tellement que les autres manquent de s’évanouir lorsqu’ils vous croisent. Il est donc bon pour le nez de changer.


