Quand la déneigeuse et le froid sont exotiques
L’hiver venu, pendant que les Québécois rêvent de plages et de sable
chaud, d’étranges étrangers débarquent au Québec, avides de froid et de
traîneaux à chiens…
Antoinette Hardy en est à sa troisième visite au Québec, en hiver. Si elle voyage d’abord pour visiter son fils établi à Montréal depuis 2008, cette Française à la retraite vient également pour admirer les paysages hivernaux.
«C’est calme et reposant», dit la Toulousaine. Son mari ne partage pas sa fascination pour la neige et le froid. C’est pourquoi il ne l’accompagne jamais dans ses escapades hivernales. Le couple découvre plutôt le Québec ensemble en juin.
Si nos horizons enneigés font de bien belles cartes postales, lorsque vient le temps d’attirer les touristes, on préfère pourtant vanter les activités estivales.
Selon Tourisme Montréal, l’hiver est la saison creuse du tourisme montréalais. Mais depuis quelques années une transformation s’opère.
«Depuis cinq ans environ, la nordicité est un élément mis de l’avant pour le tourisme, indique Daniel Chartier, directeur et fondateur du Laboratoire international d’étude multidisciplinaire comparée des représentations du Nord, à l’UQAM. En Islande, toutes les publicités pour le tourisme ont toujours montré des paysages d’hiver, et ça marche.»
Plusieurs activités ont maintenant lieu en hiver à Montréal. Gabriel Comtois, qui travaille à L’Auberge de jeunesse HI-Montréal, côtoie de plus en plus d’Américains et de Canadiens venus spécialement pour l’Igloofest.
Mais la majorité des voyageurs ne visite pas le Québec en hiver pour ses festivals. Comme l’indique M. Chartier, la Fête des neiges attire surtout des Montréalais. «Nos festivals sont surtout pour nous, mais c’est la première étape avant d’attirer les touristes», croit-il.
Selon Jean Désy, auteur de plusieurs livres sur le Grand Nord québécois, l’hiver fascine d’abord les Européens, et plus particulièrement les Français. «Quand ils viennent ici, ils se rendent à Montréal, aux chutes Niagara, et vont se perdre pour voir un ours dans le parc des Laurentides. Des fois, ils prennent même l’avion pour se rendre en Jamésie [région administrative Nord-du-Québec, qui comprend la Baie-James]», dit-il.
Au-delà des paysages, Mme Hardy est également fascinée par… les opérations de déneigement. Elle a d’ailleurs pris plusieurs photos des déneigeuses. «Mais je n’ai pas encore réussi à prendre les chenillettes qui déneigent les trottoirs. Elles vont trop vite!» rigole-t-elle.
Si les déneigeuses et les écureuils fascinent les Européens, les Américains, eux, sont surtout attirés par notre nightlife. L’Auberge de jeunesse propose donc des pubs crawls (tournées des bars). Mais ce n’est pas la seule activité à laquelle les touristes participent.
Comme tous les samedis, Gabriel Comtois amène les voyageurs de l’Auberge en balade sur le mont Royal. En ce 18 février, ils sont près de 30, un gros groupe pour la saison. Si l’on croise un Chinois, un Chilien et un Danois, ceux-ci sont avant tout des étudiants inscrits dans des universités canadiennes qui profitent du week-end pour visiter Montréal. Le groupe compte également de nombreux Français, dont plusieurs PVTistes, ces participants au programme vacances-travail.
«Il y a quelques années, il y aurait sûrement eu des Sud-Américains dans ce groupe; l’hiver c’est exotique pour eux, explique M. Comtois, qui termine son bac en gestion du tourisme à l’UQAM. Mais depuis que le gouvernement canadien impose des visas aux Mexicains, la clientèle a baissé», déplore-t-il.
David Horsnail et Steeve Armenante font partie du groupe de Gabriel Comtois. Arrivés le 17 février, ces deux Français de la Côte d’Azur sont venus faire un roadtrip de deux semaines au Québec et en Ontario. Avec leurs tuques en forme d’animaux, ces deux jeunes hommes s’amusent comme des gamins à glisser dans les sentiers et à se lancer de la neige.
Gabriel Comtois conduit ensuite sa troupe aux joues rouges et aux orteils gelés sur le Plateau pour déguster une poutine. «C’est cliché, mais c’est ce que les touristes recherchent», reconnaît-il.
Au cours de leur voyage, David, 21 ans, et Steeve, 19 ans, ont prévu de faire du traîneau à chiens, de la raquette, de la motoneige et d’aller à Niagara Falls. Encore des clichés. Et alors?
«Si une personne veut faire du traîneau à chiens parce que c’est ça, son image du Québec, c’est quoi le problème?» demande M. Chartier, de l’UQAM, qui croit qu’il faudrait au contraire miser davantage sur ces clichés pour attirer les touristes. M. Comtois ajoute que l’on fait tous la même chose à étranger, lui le premier.
Ce dernier affirme qu’à travers le regard des touristes, il redécouvre Montréal. L’enthousiasme des étrangers peut également nous aider à nous réconcilier avec le froid (à la différence que nous, on ne portera jamais nos habits de ski en plein centre-ville). Mais rendons-nous à l’évidence, il serait plus facile d’apprécier l’hiver si celui-ci, comme pour les touristes, ne durait que deux semaines.
Tourisme polaire : une nouvelle tendance
Le tourisme polaire est un secteur en pleine expansion depuis quelques années et pourrait profiter au Québec. D’ailleurs, dans son Plan Nord, le gouvernement Charest mentionne que le «Nord québécois possède un grand nombre d’attraits et de sujets d’intérêt susceptibles d’attirer les touristes».
Selon Alain A. Grenier, professeur à l’UQAM et spécialiste du tourisme polaire, l’image du Nord a changé depuis les années 1980 sous l’influence de la mouvance environnementaliste. «Le Nord n’est plus vu comme un enfer, mais plutôt comme un petit paradis épargné par l’industrialisation», explique-t-il.
La question est toutefois de savoir comment le Québec pourrait en profiter. Il devra créer et valoriser des attractions touristiques. Mais le principal obstacle reste l’accessibilité. «Le coût d’un billet d’avion pour aller dans le Grand Nord» est faramineux, dit-il. Selon lui, la démocratisation du transport maritime ou aérien représente le nerf de la guerre.