Tête-à-tête
Je savais que c’était incontournable. J’allais inévitablement me retrouver face à face avec elle. Comment peut-il en être autrement?
Je ne vous ai jamais parlé d’elle. Quelques fois, il vaut mieux, comment dire, taire certaines vérités. Assis dans mon vieux fauteuil de velours rouge vin du salon, je la regarde, elle me regarde. Silence.
Soirée d’hiver moche, d’un janvier assommant qui joue avec nos nerfs; il se moque de nous cet hiver. Trop doux, trop imprévisible, trop misérable, trop de tout. L’éclairage de la lampe dessine des ombres étranges sur les murs. On dirait quelques fantômes figés dans l’espace, visiteurs impromptus qui soulignent le malaise que j’éprouve envers elle.
Dans la cuisine, l’eau bouillante m’invite à la pause-café décaféinée, naturellement. Je reviens comme si de rien n’était, puisque rien n’est. Une gorgée, puis une deuxième.
J’ai soudain envie de lui dire tant de choses. Rien ne sort. Je m’approche d’elle. Elle est de glace, elle joue l’indifférente, j’haïs ça. D’un œil, je l’examine, ça se joue à deux. Je réalise combien elle a changé. De mince, elle est devenue ronde, puis carrément grosse. Toujours la même robe brune, cintrée et laide. Elle est là, devant moi, apathique, muette et froide comme un glaçon. Aucune expression. Depuis plusieurs années, elle partage avec moi plusieurs secrets inavouables.
Au début, je la laissais faire, elle était plus jeune, elle pouvait en prendre. J’ai peut-être abusé d’elle? J’en mettais et en remettais. Jamais un mot, elle en prenait sans se plaindre. Je suis parti souvent en vacances avec elle; toujours sur mes talons, je la tenais par la main. Comme une enfant un peu perdue, elle s’accroche à moi, me suit comme une ombre.
Demain, je pars dans pour le Sud. Elle m’accompagne; je la sens prête depuis quelques jours. Elle tente de me dire quelque chose. Le non-verbal, «le body-language». Un trop plein, je pense.
Je ne sais plus comment la prendre. Ce soir, je tente un ultime rapprochement. Je lui parle du passé, de nos formidables vacances en Europe, de notre mois de découverte en Asie, nos escapades à la campagne, nos séjours improvisés à travers le Québec, nos week-ends délicieux. Rien à faire, elle est fermée comme une huître. Mon café refroidi et mon envie de partir avec elle aussi.
Tout à coup, je pense que je pourrais l’aider à s’ouvrir. Elle en a beaucoup trop dans le ventre. Si je ne fais rien, elle pourrait bien faire une folle d’elle aux douanes. Elle s’était permis de me faire honte un jour à Bangkok; une histoire de fou, je la croyais plus solidaire, mais c’est une autre histoire…
N’écoutant que mon courage, je me penche près d’elle, tout près. Je touche sa maudite robe brune et m’attaque à sa fermeture éclair; les grands moyens quoi!
Spontanément, je la libère de la moitié des vêtements qu’elle contient. Instantanément, je sens ma bonne vieille valise toute légère et maintenant ravie de partir à Cuba avec son éternel compagnon de voyage.